26 novembre 2006

Programme Histoire Contemporaine 2ème Année 1er semestre

Plan général du cours

Cours 1: L'idée d'Europe avant la Révolution française

1. L'Europe avant l'Europe

2. L'Europe comme koiné intellectuelle : l'humanisme

3. L'Europe comme espace du christianisme

4. L'Europe du pacifisme : l'exemple du projet Sully

5. La notion d'équilibre européen : XVIIè-X VIIIè

Cours 2: La Révolution et l'Europe

1. « L'Europe française» face à la Révolution

2. De la rhétorique libératrice à l'impérialisme

Cours 3: L'Europe napoléonienne : hybris ou vision ?

1. Projet mûri ou manteau d'arlequin ?

2. Népotisme, assujettissement militaire et économique, pillage culturel

3. Une modernisation institutionnelle et politique

4. La francophobie matrice du nationalisme en Europe

5. La Sainte Alliance : retour à la case départ ?

Cours 4: Le creuset des nations : 1815-1878

1. Le « trend» du Printemps des Peuples »

2. Les idées neuves en Europe : Comment s'articulent nationalisme, libéralisme et

démocratie ?

3. Etude de cas : la question de l'unité italienne

Cours 5: Le continent hégémonique : 1878-1914

1. L'Europe industrielle

2. Le monde en partage

3. Sédimentation et articulation des nationalismes

Cours 6: Portrait d'un suicidé : l'Europe en 1919

1. Repenser l'Europe

2. Dépendances et influences

3. Des peuples désorientés

Cours 7: Conceptions et mises en oeuvre de l'Europe de 1919 au début des années 1990

1. L'Europe soumise

2. L'Europe émancipée

3. L'Europe : jusqu'où ?


Cours 1: L'idée d'Europe avant la Révolution française

I.                  L'Europe avant l'Europe

A). Il faut rappeler l'origine mythologique du mot : Europe, fille du roi de Tyr (en Phénicie) Agénor, et petite fille par sa mère de Poséidon, est séduite par Zeus qui prend l'apparence d'un taureau. Le périple de Phénicie en Crète de Zeus et d'Europe souligne l'apparition du mythe dans un monde égéen à cheval sur l'Europe et l'Asie.

B). Indéfinition consubstantielle de l'usage du mot - cf Hérodote au Vè siècle

« Quant à l'Europe, personne ne sait clairement si, vers le Levant et vers le Nord, elle est entourée de l'eau ; mais on sait que, dans le sens de la longueur, elle s'étend tout le long des deux autres parties, la Libye et l'Asie ».

C). 1er siècle = Géographie de Strabon voit l'apparition de l'eurocentrisme -

« C'est par l'Europe qu'il nous faut commencer, parce qu'elle possède une grande variété de formes, qu'elle est la mieux douée en hommes et en régimes politiques de valeur et qu'elle a été pour le monde la grande dispensatrice des biens qui lui étaient propres ; de plus elle est habitable dans sa totalité (...) »

D). L'usage du mot reste rare dans l'Antiquité, dont les civilisations sont centrées sur la Méditerranée. Les Grecs utilisent une géographie fondée sur l'opposition culturelle et linguistique entre eux et les « barbares », les Romains, qui ont conçu la notion d'Empire, n'utilisent pas le concept d'Europe. Au IVè siècle, la partition de l'Empire romain sous Dioclétien, avec deux capitales, Rome et Constantinople, fait naître la notion d'Occident, auquel la conversion des Barbares au christianisme - cf. baptême de Clovis en 496, donne un élément d'unité, religieux avant tout, conforté par la bataille de Poitiers contre les Arabes en 732 - le chroniqueur Isidore de Séville désigne les soldats de Charles Martel comme

« Européens, issus de contrées diverses d'Aquitaine (expliquer) et de Germanie ». Cette unité religieuse de l'Occident est confortée par l'unification politique - accompagnée du sacre de l'an 800, réalisée par Charlemagne, ancêtre du Saint Empire romain germanique (en l'an mil, l'Europe politique, c'est plutôt l'Europe centrale, mi-allemande, mi-italienne.

E). Ce qui est intéressant, c'est que malgré l'absence du mot s'est constitué en 15 siècles ce qui va constituer en quelque sorte le patrimoine génétique de l'Europe. Nul ne l'a mieux exprimé que Paul Valéry, écrivain du début du XXè siècle, qui voit aux sources de la culture européenne « la discipline de l'esprit, la méthode de pensée et les règles de l'esthétique reçus de la Grèce, l'organisation politique et juridique reçue de Rome, la conscience de l'homme du christianisme » (J.P.Bois). L'Europe, c'est d'abord une synthèse culturelle.

II.               L 'Europe comme koiné intellectuelle : l'humanisme

A). Il est donc logique que l'idée d'Europe prenne corps, et force, à l'époque où les

« intellectuels » (expliquer les guillemets) ont pris conscience de cette synthèse, c'est à dire à la Renaissance.

B). L'Europe de la Renaissance est d'abord une communauté intellectuelle où tous les lettrés, il faut le rappeler, parlent et écrivent une même langue, le latin. Rabelais, à la fois écrivain, médecin et traducteur d'imprimerie - l'invention de Gutenberg favorise la communication entre les lettrés, fait écrire par Gargantua à son fils Pantagruel : « J'entends et veux que tu apprennes les langues parfaitement premièrement la grecque (...) secondement la latine (...) et puis l'hébraïque pour les saintes lettres ». L'humaniste se définit par la maîtrise de ce qui est le fonds culturel de l'Europe.

C). La conscience de l'Europe comme unité naît chez les poètes - le grand écrivain portugais Luis de Camoens la compare en 1572 à un corps humain dont la péninsule ibérique serait la tête, et les cosmographes du XVIIè siècle (ancêtres des géographes), qui lui donnent l'aspect d'une femme : L'Espagne en est la tête couronnée, la Gaule et la Germanie forment la poitrine, l'Italie et la Sicile d'une part, le Danemark et l'Angleterre d'autre part, sont les deux bras, le corps est constitué par l'Europe centrale et orientale. Cet antropomorphisme n'est pas innocent, à une époque où débute, pour un siècle, la prépondérance espagnole en Europe.

D). Cette prise de conscience s'accompagne d'une réactivation du mythe. L'enlèvement d'Europe par Zeus est un thème récurrent de la peinture moderne, représenté par Véronèse, Le Titien, les Carrache, plus tard au XVIIè siècle par le Dominiquin et Rubens.

E). En parallèle, les grandes universités nées au Moyen-Âge - Oxford, Bologne, Paris, puis Salamanque et Séville, Prague, Vienne et Cologne, Saint Andrews et Glasgow, constituent l'armature d'une véritable République des Lettres. Depuis le Moyen-Âge, théologiens et philosophes circulent de l'une à l'autre, indépendamment de leur nation d'origine. Erasme est ainsi le premier « citoyen de l'Europe » : fils naturel d'un prêtre de Rotterdam, il fait ses études à Delft, puis à Paris, voyage en Angleterre ou il devient l'ami de Thomas More, puis en Italie, et finit par s'installer en Suisse, à Bâle.

F). La Renaissance est aussi l'époque où l'unité de l'Europe commence à se forger par le biais de cultures dominantes. Le premier XVIè siècle est ainsi caractérisé par le poids du modèle italien. C'est d'abord un modèle économique, parce que les Italiens ont inventé les formes modernes du capitalisme commercial, avec la lettre de change puis les compagnies à succursales multiples. C'est aussi un modèle socioculturel, avec le livre de Baldassare Castiglione , Le courtisan, qui définit le comportement des élites dans le cadre de ce que l'on appelle la société de cour, et avec l'influence des Italiens sur l'architecture civile européenne - les châteaux de la Loire, Fontainebleau, et sur la peinture - la perspective, le portrait, le sfumato de Léonard de Vinci que François ler ramène avec lui en France après Marignan. C'est enfin un modèle militaire - les Italiens ont inventé les fortifications rasantes (la trace italienne) et développé les armées de mercenaires, et politique, par la réflexion sur l'efficacité gouvernementale et l'équilibre entre les États (car l'Italie de la Renaissance est politiquement très divisée). Il Corteggiano de Castiglione et Le Prince de Machiavel seront parmi les livres les plus lus, et les plus traduits, dans l'Europe des XVIè et XVIIè siècles. À la suite de l'Italie, d'autres influences dominantes marquent l'Europe moderne : celle de l'Espagne de 1550 à 1650, celle de la France du Grand Siècle ensuite, au temps de Louis XIV.

G). Enfin les Grandes Découvertes contribuent à renforcer le sentiment d'identité européenne, celui de sa finitude géographique. Avec elles apparaît la notion d'Ancien Monde.


III.           L'Europe comme espace du christianisme

A). À la fin du XVè siècle, le marqueur identitaire le plus fort de l'Europe était sa coïncidence avec la chrétienté. Le phénomène remontait en fait à une époque antérieure à l'an mil, où le morcellement politique de l'Occident féodal s'était accompagné d'un non moins formidable essor des abbayes. Les moines bénédictins de Cluny disposaient ainsi, à la fin du XIè siècle, d'un formidable réseau de 1200 abbayes qui recouvrait, avec des densités inégales, plus fortes à l'ouest qu'à l'est, l'ensemble de l'Europe. À partir du XIIè siècle, cette armature abbatiale fut doublée par les maisons des cisterciens, puis triplée au XIIIè par les couvents des ordres mendiants, franciscains et dominicains, qui s'installaient préférentiellement en ville. En dépit de leurs querelles, ces différents ordres, qui dépendaient directement du pape, assuraient en Occident et en Europe centrale une unité de la foi et de la liturgie.

B). Ce n'est donc pas un hasard si, à partir de 1095, les croisades constituèrent les premières formes d'action militaire et politique commune des grands États européens ; la troisième, en 1188-1192, réunit un temps les trois plus grands souverains d'Occident : l'empereur Frédéric Barberousse, le roi de France Philippe Auguste et le roi d'Angleterre Richard Coeur de Lion. Dès le milieu du Moyen-Âge, l'Europe se pense en opposition à l'islam, à l'infidèle.

C). Il faut souligner d'ailleurs que le thème de la croisade reste très vivant, et opératoire politiquement, bien après la fin des expéditions vers l'Orient - la dernière a pris fin avec la mort de saint Louis devant Tunis en 1270. Lors de la première guerre d'Italie en 1494, le roi de France Charles VIII voit dans celle-ci une étape vers Jérusalem. Lorsque en 1519, Charles Quint brigue la couronne du Saint Empire, dignité temporelle la plus prestigieuse en Europe, il écrit aux 7 grands électeurs : « Par l'aide et la puissance de cette noble nation germanique, nous ferions un gros exploit sur lesdits Infidèles en bref temps, avec l'aide des sujets des royaumes et autres pays que nous possédons à présent (il est déjà duc de Bourgogne et roi d'Espagne). Car notre vrai intention est de nourrir et mettre en paix toute la Chrétienté, et de dresser totalement notre force et puissance à la défense, conservation et augmentation de notre foi. »

D). Le texte est intéressant à deux titres. La réactivation du thème de la croisade sert d'abord de prétexte à un désir d'hégémonie du futur empereur sur l'ensemble de l'Europe chrétienne - J.P.Bois note que Charles Quint se pense en « chef d'une République chrétienne universelle », contre son principal concurrent à l'élection impériale, le roi François ler. En second lieu, la relance du thème de l'unité de l'Europe par la croisade intervient au moment même où l'unité chrétienne de l'Europe disparaît sous une double fracture. La première est externe. La prise de Constantinople en 1453 par les Turcs avait fait disparaître l'Empire chrétien orthodoxe des Byzantins. Dans les décennies qui suivirent, l'expansion ottomane se poursuivit vers l'Europe. Après la bataille de Mohacs en 1520, les Turcs occupaient tout le quart sud-est de l'Europe ; la frontière entre chrétienté et Islam se situa, jusqu'à la fin du XVIIè siècle (second siège de Vienne en 1683), à 100 km à l'est de Vienne et de Venise. La seconde est interne. À La suite des thèses de Luther, publiées en 1517, ce qui restait de l'Europe chrétienne explosa sous l'effet de la Réforme. Deux Europes se dessinèrent clairement : l'une, plutôt méridionale, à l'exception de l'Irlande et de la Pologne, comprenait la péninsule ibérique, l'Italie, les territoires des Habsbourg ; l'autre, septentrionale, comprenait une bonne partie de l'Allemagne et les pays scandinaves (luthériens), les Pays-Bas et la Suisse (calvinistes), l'Angleterre (anglicane) ; la France était partagée entre catholiques et calvinistes. Cette scission, accompagnée d'une territorialisation confessionnelle selon le principe « cujus regio, ejus religio », fut extraordinairement belligène. Elle plongea l'Europe dans plus d'un siècle de guerres religieuses - de 1525 à 1648, à la fois conflits internationaux et guerres civiles. Elle eut pour effet de relancer, à nouveau sur un plan intellectuel, le tropisme de l'unité.

IV.           L'Europe du pacifisme : l'exemple du projet Sully

A). C'est à partir du XVIIè siècle que l'on voit apparaître les premiers projets d'union européennes. Dans un siècle de guerres, surnommé le « siècle de fer », ils sont étroitement corrélés à l'idée de paix. Sully, ministre du roi Henri IV, est en 1610 le premier à envisager, sous le titre de «grand dessein du roi », une confédération européenne. Le travail de Sully est suffisamment précurseur pour que l'on s'y arrête. Le ministre distingue 15 États en Europe - 6 monarchies héréditaires (dont la France, l'Espagne, l'Angleterre, les pays scandinaves), 6 monarchies électives (Papauté, Venise, Empire, Hongrie, Bohême et Pologne), et 3 républiques (des Helvètes, des Italiens, des Belges). Une Europe des 15, en somme, que Sully imagine dirigé par un Conseil de 40 membres, réunis de manière tournante, chaque année, dans une quinzaine de villes qui, de Bologne au sud à Cologne au nord, appartiennent toutes à ce que les géographes appellent aujourd'hui le delta d'or de l'Europe. Parmi ces villes figurent Luxembourg et Strasbourg ... Outre ce Conseil général, Sully prévoit 6 conseils particuliers, régionaux, chargés de régler les différends entre puissances, se tenant à Dantzig pour les États riverains de la Baltique, à Vienne pour l'Europe centrale, à Nuremberg pour l'Allemagne, etc. Ces conseils auraient à connaître des conflits internationaux, mais aussi des conflits intérieurs entre les princes et leurs sujets - un « droit d'ingérence », en somme. Le Conseil général aurait le droit de lever des impôts, et une armée, alimentée par les contingents de chaque État, pour un total, gigantesque à l'époque, de 273.000 hommes dont 53.000 cavaliers.

B). La tentation est grande de conclure à une SDN ou d'une ONU avant la lettre, ayant pour fonction d'éviter toute guerre et de faire prévaloir le droit des États. La réalité est toutefois plus complexe. Le projet de Sully n'a d'abord pas vocation universelle, même à l'échelle de l'Europe. Il faut noter d'abord qu'il ignore la Russie, et surtout l'Autriche, terre des Habsbourgs qui sont alors les principaux adversaires de la France sur le continent. L'Empire se trouve d'ailleurs réduit dans le projet au seul territoire de l'Allemagne, la Hongrie - englobant l'Autriche, la Bohême et l'Italie devenant indépendantes, tout comme la « République des Belges » le serait de l'Espagne. En second lieu, l'Europe de Sully est exclusivement chrétienne, créant même, en palliatif des guerres de religion, un équilibre théorique parfait entre États catholiques, luthériens et calvinistes (5 de chaque). Elle est enfin clairement dirigée contre le péril ottoman, le ciment de l'unité restant l'expulsion des Turcs d'Europe « establir de bons ordres de police et de milice pour la subsistance d'une guerre continuelle contre les Infidèles (...) ». L'armée prévue par Sully n'a donc pas pour objectif le contrôle d'une paix universelle.

C). À la suite de Sully, les projets d'Union européenne se sont multipliés sous la plume des écrivains des XVIIè et XVIIIè siècle, émanant de Français comme Crucé ou l'abbé de Saint Pierre, de Hollandais comme Comenius ou Grotius - qui est le premier à envisager l'harmonie entre les nations du point de vue du droit, d'Allemands comme Leibniz ou Kant, auteur en 1795, alors même que la Révolution française s'achève, d'un Projet de paix perpétuelle.

V.              La notion d'équilibre européen : XVIIè-XVIIIè

A). Le projet de Sully est à la fois une utopie irénique et en même temps l'oeuvre d'un homme aux prises avec les problèmes de son pays et de son temps l'encerclement de la France par l'Empire et l'Espagne gouvernées par les Habsbourg, les guerres de religion qui viennent de s'achever en France, mais vont bientôt rebondir avec la Guerre de Trente ans (1618-1648), la question ottomane.

B). Ce qui paraît évident, en observant cette structure à 15 pays et à 7 conseils, c'est que Sully raisonne déjà, même s'il ne le formule pas explicitement, en termes d'équilibre européen.

C). L'Europe des XVIè et XVIIè siècle fut un continent en situation de guerre chronique, traversée, selon le mot heureux de J.P.Bois, par 3 sillons militaires, dont on peut dire qu'ils ne cicatrisèrent jamais. Le premier, qui va de l'Italie du nord aux PaysBas espagnols (la Belgique actuel) en longeant le Rhin, correspond à la rivalité entre la France et les Habsbourg. Le second, qui va de l'Adriatique à l'Ukraine, correspond aux guerres entre l'Empire des Habsbourgs et les Ottomans. Le troisième, qui va de la Hollande à l'Estonie, correspond aux guerres des puissances du Nord de l'Europe pour le contrôle de la Baltique. Sur ces trois fronts, les guerres sont récurrentes, en gros du début des guerres d'Italie (1494), à la fin du règne de Louis XIV (traités d'Utrecht en 1713), sans qu'aucune paix durable ait pu s'imposer. Le rêve de monarchie universelle de Charles Quint a buté sur la France et sur la Réforme dès 1550, l'hégémonie espagnole a été ruinée par les traités de Westphalie et des Pyrénées (1648 et 1659), le rêve suédois d'un Empire baltique s'effondre dans les années 1680, les prétentions de Louis XIV à régenter le continent butent sur des coalitions (Guerres de la Ligue d'Augsbourg, puis de Succession d'Espagne) qui dressent toute l'Europe contre la France, de 1685 à 1715.

D). La conséquence de ces deux siècles de déchirures est que, si l'Europe du XVIIIè siècle n'est pas exempte de guerres, celles-ci sont relativement brèves, ont souvent des enjeux successoraux, et ne débouchent pas, sauf pendant la guerre de Succession d'Autriche entre 1740 et 1748, la guerre de Sept ans entre 1756 et 1763, sur des conflagrations générales. Après la fin de celle-ci, l'Europe connaît, situation encore inédite à l'époque moderne, trente années de paix. La principale cause de ce siècle de paix, si on l'oppose au « siècle de fer », est que les puissances ont intégré la notion d'équilibre européen. Pour la première fois en 1720, les 5 plus grandes puissances de l'Europe : Provinces-Unies, Angleterre, France, Empire et Espagne, sont unies dans une « Grande Alliance ». Trois éléments peuvent expliquer cette situation. Le premier est la modification des antagonismes classiques : l'Empire ottoman ne pèse plus sur les frontières de l'Autriche, celle-ci, inquiète de la montée en puissance du royaume de Prusse, se réconcilie avec la France au milieu du XVIIIè siècle, la Russie, qui est devenue la grande puissance de l'Europe du nord, est intégrée au jeu diplomatique européen. Justement, et c'est le deuxième élément, la diplomatie commence à prévaloir sur la guerre. Tout au long du XVIIè siècle, au fil des congrès réunissant les puissances européennes, s'est constitué un milieu diplomatique européen, souvent aristocratique, mais partageant la même culture, les mêmes règles de comportement, la même langue de communication - le français au XVIIIè siècle (c'est l'un des apports de la France louis-quatorzienne). Troisième élément, sans doute le plus important, le poids croissant de l'Angleterre dans les relations internationales. Déjà arbitre de la paix lors du traité d'Utrecht en 1713, l'Angleterre fait de l'équilibre européen, et pour plus de deux siècles, la pierre angulaire de sa politique extérieure. Tant qu'aucune puissance n'est hégémonique sur le continent, la sécurité de l'Angleterre n'est pas menacée. Cet axiome conduit l'Angleterre à s'engager souvent au XVIIIè siècle aux côtés de la Prusse et des Provinces Unies, pour faire pièce au redoutable axe Paris-Vienne-Moscou. Mais l'Angleterre ne demandant rien en Europe pour elle-même, elle est souvent en position arbitrale. Ses intérêts sont ailleurs, en particulier sur les mers et dans le contrôle de débouchés et de sources d'approvisionnement qui lui permettent, à partir des années 1750, de nourrir sa révolution industrielle naissante. Sa principale victoire, sur le long XVIIIè siècle, est d'ailleurs d'avoir dépouillé la France de son empire colonial. L'idée d'Europe, c'est alors l'idée d'équilibre, non pas fondé sur une utopie fédératrice, mais sur des rapports de force pragmatiques qui incluent aussi le rayonnement économique et colonial.

Cours 2: La Révolution et l'Europe

  La problématique est celle du passage de l'universalisme à l'impérialisme, de la Révolution libératrice de l'Europe à `expansion territoriale de la France.

I.                  « L'Europe française » face à la Révolution.

A). Une Révolution qui n'est pas la première, mais qui s'inscrit dans le contexte européen des Lumières

1). Rappeler que la RF n'est pas un événement surgi de nulle part. La remise en question de l'absolutisme est un phénomène ancien en Europe, aussi ancien que l'absolutisme lui-même. Les Provinces-Unies, actuels Pays-Bas, se sont constitués comme un régime fédéral, gouverné par des États Généraux, dès la fin du XVIè siècle, contre l'Espagne. La fin du XVIIè siècle a été marquée par l'invention en Angleterre de la liberté individuelle et du régime parlementaire - habeas corpus et bill of rights. Dans ces deux pays, le pouvoir est exercé par un métissage complexe de vieille aristocratie et d'élites bourgeoises urbaines. Il faut ajouter, entre 1776 et 1783, la révolution américaine, dont la Constitution, qui écrit noir sur blanc le principe de séparation des pouvoirs, est la transposition dans le Nouveau Monde d'une éthique politique protestante née en Europe.

2). Il faut surtout évoquer le contexte des Lumières, qui est à proprement parler un phénomène européen : le mot existe d'ailleurs dans toutes les langues de l'Europe : Enlightment, Aufklärung, Illuminismo, etc. Le sentiment communautaire des intellectuels européens s'est considérablement renforcé depuis l'époque de la Renaissance, à telle enseigne qu'apparaît en 1721 dans le dictionnaire de Trévoux le mot cosmopolite : « Un cosmopolite est un citoyen de l'univers, un homme qui n'est nulle part étranger ». Et Montesquieu précise dans ses Cahiers : « Les choses sont telles en Europe que tous les États dépendent les uns des autres (...) L'Europe est un État composé de plusieurs provinces (...) il n'y a plus aujourd'hui de Français, d'Espagnols, d'Allemands, d'Anglais même, il n'y a plus que des Européens ».

3). Dans ce courant des Lumières, qui critique la monarchie absolue, l'intolérance religieuse, la censure, la France joue un rôle particulier. La culture des élites du XVIIIè siècle est française, langue parlée et écrite par Frédéric Il de Prusse, Marie-Thérèse d'Autriche, Catherine Il de Russie. Au cours du XVIIIè siècle, des académies sur le modèle français, où la langue de travail est le Français, sont créées à Pétersbourg, à Stockholm, à Copenhague. On connaît la correspondance de Frédéric Il et de Voltaire, le voyage de Diderot à Saint-Pétersbourg, et inversement la longue présence de Grimm à Paris. Hormis en musique, allemande, la France donne le ton en matière d'architecture, de sculpture, de musique. C'est aussi un philosophe français, J.J.Rousseau, résidant à Genève, qui va le plus loin dans la critique de l'Ancien Régime, dénonçant l'État non seulement politique mais social de l'Europe, et qui considère la révolution comme un droit des peuples soumis au despotisme.

4). On ne peut pas comprendre grand chose à l'impact de la RF si l'on ne tient pas compte qu'à la fin du XVIIIè siècle, rien de ce qui se passe en France n'est indifférent à l'Europe. Seule l'Angleterre, par la modernité de son régime politique et ses réussites économiques, soutient la comparaison : beaucoup de lettrés français, à commencer par Montesquieu et Voltaire, sont d'ailleurs très anglophiles, admirant la philosophie de Locke et le gouvernement anglais comme « le plus parfait de tous ».

B) L'Europe face à la Révolution : sympathies, antipathies, indifférences

1). La RF incarnait donc, à ses débuts, ce qu'on pourrait appeler l'esprit du temps. L'historien anglais Alan Forrest note que « l'opinion européenne libérale fut enthousiasmée par ses idéaux », d'autant que les révolutionnaires se présentaient comme les héritiers des Lumières, et la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen d'août 1789 fut d'emblée un texte à diffusion internationale. La sympathie était forte surtout en Europe occidentale, en Suisse, où la République existait déjà, dans les villes marchandes de Belgique et de Hollande, qui possédaient une tradition de libre pensée, en Angleterre surtout, où l'écrivain Tom Paine - fait citoyen d'honneur par la France et siégeant à la Constituante, relayait les idées de la Révolution. L'engouement pour les idées nouvelles était fortes aussi en Italie, qui subissait le joug de l'Autriche au nord, du pape au centre et du roi de Naples au Sud, et en Allemagne du sud. Dans tous ces pays, écrivains, journalistes et loges maçonniques en assuraient la diffusion.

2). L'enthousiasme se renforça quand en 1792, la France se posa en libératrice des peuples opprimés par un décret de la Convention nationale. Des clubs des Jacobins se créèrent dans des villes italiennes, tandis que les paysans du sud de Naples réclamaient l'abolition des droits féodaux, « comme en France » ; les villes ouvrières anglaises, comme Manchester ou Sheffield, le mouvement parisien des sans culottes provoqua des sympathies, et les radicaux anglais plantaient des arbres de la liberté.

3). Le mouvement était cependant loin d'être général ; il touchait surtout les élites libérales des villes - avocats, médecins, écrivains, journalistes (les mêmes couches sociales que celles qui avaient accompli la Révolution en France) et les ouvriers des grandes villes ; il ignorait à peu près totalement l'Europe centrale et orientale, où les bourgeoisies instruites étaient rares et où les taux d'alphabétisation n'excédaient presque jamais 20% des populations. L'écueil était d'autant plus grand que les idées radicales étaient exprimées dans un vocabulaire souvent abstrait, malaisément accessible et paraissaient éloignées des préoccupations immédiates (cf. DDH).

4). L'hostilité à la Révolution était beaucoup plus puissante. Elle émanait d'abord des têtes couronnées et des aristocraties européennes, qui avaient rapidement craint la contagion révolutionnaire et compris qu'elles avaient beaucoup à y perdre. Un exemple parmi d'autres, celui de Catherine Il, impératrice de Russie, qui écrit à Grimm, en novembre 1789: « Je vous avoue que je n'aime pas beaucoup la justice sans la justice, ni les barbares exécutions à la lanterne. Je ne saurais croire non plus au grand talent de savetiers et de cordonniers pour le gouvernement et la législation » ; et à propos des nobles français émigrés : « Si j'étais, moi, M. D'Artois ou M. de Condé, je saurais faire usage de ces 300.000 chevaliers français ; (...) ils sauveraient la patrie ou je mourrais. » Tous les souverains d'Europe partageaient à peu près la même vision. Seule des grandes monarchies, l'Angleterre était au départ moins hostile, mais la conjonction des idées révolutionnaires qui gagnaient du terrain dans les sociétés londoniennes et de la crise économique de 1791-1792, qui provoqua des émeutes du pain, conduisit finalement W.Pitt à poursuivre les radicaux et à suspendre l'Habeas corpus. L'hostilité à la révolution était aussi culturelle, et alimentée par des écrivains très influents, dont l'Anglais Edmund Burke, qui dès 1790, dans ses Réflexions sur la Révolution, dénonçait les événements de France comme la projection dangereuse d'une utopie dans l'histoire, et leur reprochait de négliger l'héritage des générations précédentes et de vouloir faire table rase du passé.

II. De la rhétorique libératrice à l'impérialisme

2.1 1792: un tournant

1). La Révolution avait d'abord proclamé son désir de paix à l'Europe. Le titre VI de la Constitution de 1791 stipulait : « La nation française renonce à entreprendre aucune guerre dans la vue de faire des conquêtes et n'emploiera jamais ses forces contre la liberté d'aucun peuple ». Une profession de foi importante, qui montrait l'influence des théoriciens de la paix du XVIIIè siècle, dont l'abbé de Saint-Pierre, mais qui s'expliquait aussi, plus prosaïquement, par le désir d'apaiser les inquiétudes de gouvernements européens globalement très hostiles à la révolution.

2). La situation évolua cependant très vite. D'une part, l'inquiétude de l'Europe augmentait. Dès 1789, l'abolition des droits féodaux avait inquiété les princes allemands possessionnés en Alsace. Sous l'influence des événements de France, des révolutions avaient éclaté dans les Pays-Bas autrichiens, et Avignon s'était soulevé contre le pape, demandant un rattachement à la France auquel celle-ci finit par donner droit en septembre 1791. En filigrane se dessinait une nouvelle conception des relations internationales en Europe, guidée non plus par la tradition des intérêts dynastiques, mais par le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.

3). En second lieu, les réticences de Louis XVI à l'égard du processus révolutionnaire - Monsieur Veto, le conduisirent à s'enfuir pour tenter de gagner l'étranger (épisode de Varennes). La leçon de l'épisode était double. D'une part, la trahison du roi hypothéquait lourdement l'avenir de la monarchie en France : le sentiment républicain se développait au sein des forces révolutionnaires, et à l'inverse, les puissances européennes qui auraient pu s'accommoder d'une monarchie constitutionnelle, étaient solidaires du destin de Louis XVI; Catherine II écrivait que « la cause du Roi est la cause des Rois. Elle est celle là même de tous les gouvernements établis que l'Assemblée criminelle offense tous également ». D'autre part, et conséquemment, il était clair que la RF ne pouvait s'isoler de l'Europe.

4). À partir de l'automne 1791, un puissant courant belliciste se développa en France, rassemblant des tendances opposées. Louis XVI souhaitait la guerre, escomptant la victoire de l'Europe et son rétablissement dans ses prérogatives de monarque absolu. Les officiers libéraux acquis à la monarchie constitutionnelle y voyaient l'occasion de reprendre la main et de stabiliser une révolution modérée. À gauche, la majorité des Girondins - les Brissotins, estiment que la guerre obligera le roi à dévoiler son double jeu, et en escomptent une victoire facile, par le soulèvement des peuples de l'Europe contre leurs rois. Les opposants, comme Barnave qui prévoit l'irruption du pouvoir populaire dans la Révolution, ou Robespierre qui prophétise une dictature militaire (tous deux ont eu raison), sont très rares.

5). La France prend donc, en avril 1792, l'initiative d'une guerre avec la Prusse et l'Autriche, qui devient, après l'exécution de Louis XVI en janvier 1793 - événement dont l'importance politique et symbolique n'échappe à personne, une guerre contre toute l'Europe, désormais emmenée par l'Angleterre de Pitt - seuls les États scandinaves, la Suisse, Venise et la Toscane restent neutres. La relation entre la Révolution et l'Europe se pense désormais sur le mode de la guerre.

6). À terme, cette entrée en guerre a deux conséquences contradictoires. D'une part, elle soude les monarchies d'Europe autour de la tradition, dans une nouvelle croisade dirigée non plus contre les Turcs, mais contre la République française, régicide, égalitariste, et anti-chrétienne. Ce principe conservateur est appelé à un bel avenir dans l'Europe du XIXè siècle. D'autre part, la guerre modifie totalement la rhétorique révolutionnaire à l'égard de l'Europe : la Nation française déclare la guerre aux « tyrans » et affirme, par le décret de la Convention du 19 novembre 1792, qu'elle « accordera fraternité et secours à tous les peuples qui voudront recouvrer leur liberté ». Ce faisant, elle prend une dimension inédite, marquée à la fois par le primat de l'idéologie et la légitimation de l'ingérence, et menace les monarchies européennes dans leur structure même. Elle pose aussi, face au principe conservateur de l'Europe dessinée par les monarques, le principe démocratique du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Toute l'histoire politique du XIXè siècle est ici esquissée.

III.           Le mythe de la guerre libératrice

A). Cette idéologie de la « guerre libératrice » était la conviction de la majorité

des révolutionnaires. Il devint rapidement évident qu'elle était surtout un mythe, et que la guerre devint rapidement une simple expansion militaire de la République française. Il y a plusieurs raisons à cette évolution.

B). La première ressort des ambiguïtés de la philosophie politique de la Révolution. La position de la France recelait d'abord des ferments d'impérialisme, parce qu'elle contenait un principe d'universalité. En proclamant les droits de l'homme et le triptyque Liberté, Égalité, Fraternité, consubstantiels à l'idée de nation, la France révolutionnaire crée en quelque sorte un citoyen universel, car on ne voit pas pourquoi les hommes ne « naîtraient libres et égaux en droit » qu'à l'intérieur du territoire français. Ce qui est définition d'une identité française face aux monarchies absolues dominantes en Europe est en même temps, par un mouvement inverse, vocation à généraliser et à exporter cet idéal de la nation. L'Assemblée constituante qui affirme en 1790 que "la Nation française (...) n'emploiera jamais ses forces contre la liberté d'aucun peuple" postule en même temps, apparemment en cohérence, "le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes". Or, ce droit n'est pas compris comme un droit à l'indépendance des États, mais comme un droit des peuples à s'affranchir de la "tyrannie" monarchique. Cette ambiguïté fondamentale conduit la France, pays attaqué et envahi en 1792, à devenir pays conquérant, quand le sort des armes s'inverse, et à étendre sa domination à la Belgique, aux Pays-Bas, puis à l'Italie. Cette conquête est légitimée, contre l'absolutisme, par le principe de fraternité et de libération des peuples. La Nation devient donc un outil d'expansionnisme, ce que symbolisent les espérances outrancières des plus extrémistes des Montagnards sur l'avenir de l'Europe : « le terrain qui sépare Paris de Pétersbourg et de Moscou sera bientôt francisé, municipalisé, jacobinisé ». Le concept de "Grande Nation" appliqué à la France renvoie à la fois à la supériorité idéologique supposée du principe national et à cette expansion territoriale, articulées par un principe de légitimité.

C). La deuxième raison ressort de la question : que faire des pays conquis ? Dès l'automne 1792, la France remporta des victoires qui, après les revers de 1793 qui amenèrent la terreur, se confirmèrent à partir de juin 1794. Les historiens François Furet et Denis Richet (La Révolution française) ont posé magistralement le problème. Les plus modérés plaidaient pour la création de « Républiques soeurs » - on y reviendra à propos de Napoléon, mais encore fallait-il que les peuples concernés aient envie d'imiter le modèle français, ce qui n'était pas partout le cas, les plus radicaux voulaient des annexions. Dans un premier temps, l'initiative fut laissée aux généraux, puis la voie autoritaire s'imposa. Un décret de décembre 1792 indiqua les conditions françaises à la libération de l'Europe : abolition des privilèges, de la dîme, suppression des biens du clergé, introduction de l'assignat, guerre à outrance contre les peuples qui refuseront la liberté et l'égalité. Il s'agit bien d'imposer le modèle français à l'Europe. En février 1793, l'impérialisme révolutionnaire devient clairement une volonté de conquête, que Carnot justifie par le thème des « frontières naturelles » : « Les limites anciennes et naturelles de la France sont le Rhin, les Alpes et les Pyrénées ; les parties qui en ont été démembrées ne l'ont été que par usurpation ». Voilà qui établit le lien entre la politique révolutionnaire et celle de... Louis XIV.

D). La troisième raison plus pragmatique, est qu'il fallait alimenter la machine de guerre révolutionnaire. La Convention et le Directoire présentèrent toujours la départementalisation des territoires occupés (comme la Belgique) ou la création de Républiques soeurs (République batave, République helvétique, République cisalpine), comme répondant aux voeux des populations. Elles constituèrent en fait des glacis militaires que les armées de la révolution n'hésitèrent jamais à envahir en cas de besoin. L'Europe occupée devait nourrir la guerre. Les armées françaises, souvent jeunes, indisciplinées et brutales, promptes au pillage et au viol, vivaient sur le pays. Les biens nationaux vendus en Italie du nord le furent, note Alan Forrest, non au profit de la population locale, mais du Trésor français ; en mai 1794, des « agences de commerce » - euphémisme, furent créées en Catalogne, en Belgique, dans les Alpes et sur le Rhin pour transporter en France « les objets d'approvisionnement, commerce, arts et sciences qui y seront trouvés propres au service de la République ». A. Forrest note aussi qu'en 1798, 4 cantons helvétiques furent imposés collectivement pour une somme de 16 millions de livres, avec ordre de fournir le premier cinquième sous 5 jours.

Conclusion

L'impact de la RF sur l'Europe présente un double visage. À court terme, nul doute qu'il fut ressenti comme une catastrophe, aussi bien par ceux qu'elle récusait - les aristocrates, que par ceux qu'elle prétendait libérer - les paysans. Les exactions et les pillages, amplifiés par la rumeur, présentaient les Français comme des bandes de pillards violents et athées, semant la terreur et l'insécurité. À moyen et à long terme, il est tout aussi évident que le message idéologique des droits de l'homme et du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes n'avait pas été totalement occulté par cette violence militaire, et entrait dans une phase de germination. La problématique des relations entre Napoléon et l'Europe est en partie le prolongement de ce Janus.

Cours 3: L'Europe napoléonienne : hybris ou vision ?

I)  Projet mûri ou manteau d'arlequin ?

1) le premier problème qui se pose est de savoir si Napoléon a eu, ou non, une vision unitaire de l'Europe. Bâtisseur rétrospectif d'une cohérence de sa politique, il affirmait à Sainte-Hélène, quelques mois avant sa mort : « Une des mes plus grandes pensées avait été l'agglomération, la concentration des mêmes peuples géographiques qu'ont dissous, morcelés les révolutions et la politique (...) Alors peut-être à la faveur des Lumières universellement répandues, devenait-il possible de rêver, pour la grande famille européenne, l'application du congrès américain ou celle des Amphictyons de la Grèce... » Il se posait à la fois en héritier des Lumières et en fédérateur de l'Europe.

2). Cette thèse résiste mal à l'examen des faits. Il apparaît très clairement que le système napoléonien de domination de l'Europe est un produit des circonstances, forgé en plusieurs étapes. Napoléon est d'abord l'héritier des conquêtes de la Révolution, c'est à dire d'une part des frontières naturelles - annexions de la Belgique, de la Savoie et de Nice, et de l'ensemble des Républiques soeurs - batave, helvétique, cisalpine et ligurienne. Dans un premier temps, Napoléon renforce son contrôle sur ces régions, annexant le Piémont, transformant les États d'Italie du nord et la Suisse (Acte de médiation) en protectorats dès 1803. La même année, l'Allemagne est vassalisée par le recès d'Empire, qui supprime les principautés ecclésiastiques et la plupart des villes libres, et conforte les grandes principautés - Bade, Wurtemberg, Bavière, qui deviennent une sorte de glacis entre la France et l'Autriche ; la carte de l'Allemagne est ainsi considérablement simplifiée. En 1805 et 1806, après les victoires d'Austerlitz et léna, le royaume de Naples est conquis et l'essentiel de l'Allemagne, à l'exception de la Prusse, très réduite, est transformée en une Confédération du Rhin dont l'Empereur est le protecteur, et qui fait de facto disparaître le Saint Empire. En 1808-1809, Napoléon occupe militairement l'Espagne, annexe les États du Pape, qu'il fait interner, et oblige l'Autriche à lui céder les rives de l'Adriatique ; l'année suivante, la Hollande et les villes hanséatiques de la mer du Nord sont annexées.

3). En 1811, l'Empire couvre plus de la moitié de l'Europe. La France est passée de 83 départements en 1790 à 130 en 1811 : la Belgique, le Luxembourg, la rive gauche du Rhin, la Hollande, la Hanse, le Piémont, la Ligurie, la Toscane et la Dalmatie sont départementalisées, et même la Catalogne, détachée de l'Espagne en 1812 pour former 4 départements. L'Empire dépasse 750.000 km2 et 45 millions d'habitants. Les royaumes d'Italie et de Naples, tout comme l'Espagne, sont des États vassaux de la France. Napoléon est enfin médiateur de la Confédération helvétique et protecteur de la Confédération du Rhin, prolongée au delà de la Prusse par le Grand Duché de Varsovie, formé des parties prussienne et autrichienne du partage de la Pologne au XVIIIè siècle, et lui aussi sous contrôle français.

4). Cette Europe française, constituée en moins de dix ans au fil des victoires, est à l'évidence un patchwork institutionnel ; néanmoins ce « système continental », comme l'appelle Napoléon, présente un certain nombre d'éléments de cohérence, liés à des objectifs précis.

II. Népotisme, assujettissement militaire et économique, pillage culturel

1). Le premier est d'assurer la tutelle politique de la France sur l'Europe, ce qui passe par une politique de népotisme d'autant plus spectaculaire que la famille Bonaparte était de petite noblesse. Le resserrement de l'emprise française est assuré par la mise en place sur les trônes d'Europe des membres de la famille impériale : les frères de Napoléon deviennent respectivement roi d'Espagne - Joseph, roi de Hollande - Louis, roi de Westphalie, État pivot de la Confédération du Rhin - Jérôme ; Eugène de Beauharnais, fils du premier mariage de Joséphine, règne sur l'Italie, et le maréchal Murat, marié à Caroline, une des soeurs de l'Empereur, sur Naples. Ils ne sont, aux mains de l'Empereur, que des instruments interchangeables, ce que stigmatise avec talent Chateaubriand : « Napoléon prit la couronne de Naples sur la tête de Joseph et la posa sur la tête de Murat ; celui-ci céda à celui là la couronne d'Espagne. Bonaparte enfonça d'un coup de main ces coiffures sur le front des deux nouveaux rois, et ils s'en allèrent chacun de leur côté, comme deux conscrits qui ont changé de shako par ordre du caporal d'équipement. »

2). Le second est militaire. Tout comme il fallait alimenter les troupes révolutionnaires, il faut nourrir en hommes ce Moloch qu'est la Grande Armée. Étienne François note que la Suisse doit mettre à la disposition de la France 16.000 hommes, la Confédération du Rhin 60.000. Il remarque que sur les 700.000 hommes qui s'apprêtent à envahir la Russie au printemps 1812, il n'y a que 150.000 Français « de l'intérieur » ; le reste est composé de contingents étrangers.

3). Le troisième objectif, peut être le plus important si l'on se réfère au concept de

« système continental », est économique. L'Empire est d'une part vu comme un réservoir de ressources et de débouchés pour les produits de l'industrie française, mais il est surtout une machine de guerre dressée contre la seule puissance inexpugnable, celle qui tient les mers, l'Angleterre. La politique de blocus continental, mise en place par le décret de Berlin de novembre 1806, vise à asphyxier l'Angleterre en fermant à ses exportations tous les ports du continent. Elle est une des clés les plus évidentes de la politique d'expansion impériale, et explique en particulier les annexions de la Hollande, des villes hanséatiques et des rivages de l'Adriatique, ainsi que la guerre contre l'Espagne et le Portugal qui refusent d'appliquer le blocus.

4). Le thème rétrospectif de l'unification des nations de l'Europe pèse peu face au désir d'hégémonie française, que Napoléon avoue sans fard à Sainte Hélène, non sans contradiction avec les propos évoqués au début de ce cours : « Mon principe la France avant tout. Si j'ai conquis des royaumes, c'est pour que la France en retire des avantages ». L'Empire napoléonien est un vaste système de prédation qui n'épargne pas non plus la culture. Le catalogue imprimé des couvres d'art « conquises » par la Grande Armée en 1806 et 1807 recense 50 statues, 80 bustes, 193 bronzes, 32 dessins et 367 tableaux (dont 13 Cranach et 17 Rembrandt - excusez du peu), 242 manuscrits précieux (Étienne François). Certains maréchaux d'Empire comme Soult se sont fait une spécialité du pillage d'oeuvres d'art.

III. Une modernisation institutionnelle et politique

1). On ne peut cependant réduire l'impact de l'Empire sur l'Europe à un système de prédation et de spoliation. La volonté d'intégration politique repose aussi sur la diffusion des acquis de la révolution. À ses frères et soeurs régnant en Europe, Napoléon écrit : « Que les individus qui ne sont point nobles et qui ont des talents aient un droit égal à votre considération et aux emplois ; que toute espèce de servage et de liens intermédiaires entre le souverain et la dernière classe du peuple soit entièrement abolie. Les bienfaits du Code Napoléon, la publicité des procédures, l'établissement des jurys seront autant de signes distinctifs de votre monarchie. » E. François note que si Napoléon simplifie la carte politique de l'Europe, et en particulier de l'Allemagne, il dote aussi de nombreux États - Italie, Hollande, Westphalie, Espagne, grand-duché de Varsovie, de constitutions inspirées de la France. Beaucoup adoptent le système des départements - 24 en Italie, 8 en Westphalie, centralisent et professionnalisent l'administration, simplifient le système des impôts et établissent un cadastre, introduisent la conscription et modernisent le système judiciaire, désormais autonome par rapport à l'administration. L'abolition des droits féodaux et le Code civil s'imposèrent dans les territoires annexés, mais pas toujours dans les pays alliés où les aristocraties résistaient.. Dans toute l'Europe française cependant s'imposa l'égalité civile, l'égalité entre les confessions - les juifs furent émancipés le père de Karl Marx put ainsi devenir avocat à Trèves, la laïcisation de l'État et la suppression du servage.

2). Si l'empreinte fut aussi profonde, en un temps relativement bref, c'est d'abord parce que les instructions napoléoniennes rejoignaient les convictions de princes, de hauts fonctionnaires, de bourgeois exerçant des professions libérales, et acquis aux idées des Lumières. Ainsi les rois de Bavière et de Wurtemberg appliquèrent les réformes administratives sans pression de la France, tout simplement par ce que la centralisation et la rationalisation allaient dans le sens du renforcement de leur autorité. Les paysans furent aussi sensibles à leur émancipation, et certains milieux industriels purent aussi profiter de l'élargissement des marchés et de la protection contre la concurrence anglaise.

3). Bref, une certaine francophilie se développait en Europe, qui n'était plus l'apanage, comme celle du XVIIIè siècle, des seules élites, ni limitée à la sphère culturelle, mais qui traversait les couches sociales, en relation avec les acquis juridiques et sociaux de la Révolution française que Napoléon semait sur son passage. Étienne François note que la greffe était particulièrement réussie dans les régions annexées de la rive gauche du Rhin, ou fonctionnaires français et allemands travaillaient de concert, publiaient leurs textes dans les deux langues, se retrouvaient dans les mêmes loges maçonniques, et où les mariages mixtes se multipliaient. Les juifs, nombreux en Rhénanie, étaient particulièrement reconnaissants à l'empire de leur avoir ouvert les portes de la fonction publique et des professions libérales.

IV. La francophobie matrice du nationalisme en Europe

1). Toutes ces réalisations ne compensaient pas toujours, loin s'en faut, la pression fiscale française, le prélèvement des jeunes soldats contraints de se battre pour un pays étranger, les annexions arbitraires et les mécomptes économiques des négociants des ports d'Europe qui faisaient l'essentiel de leur commerce avec l'Angleterre. À l'image des soldats de l'armée de l'an II, ceux de la Grande Armée continuaient de vivre sur le pays, ce qui était tout à fois un héritage des pratiques des guerres de l'époque moderne et la réponse aux insuffisances de la logistique et de l'intendance dans l'armée napoléonienne - cf. le mot célèbre de Napoléon « l'intendance suivra ». Les aristocraties européennes supportaient mal ce despote botté, considéré socialement comme un parvenu, et porteur des idées révolutionnaires, comme un véritable Antéchrist, en particulier dans les pays de forte tradition catholique comme l'Espagne et l'Autriche ; n'a-t-il pas fait emprisonner le Pape ? Le blocus non seulement ruine les négociants européens - y compris les Français et Bordeaux et de Nantes, mais il génère aussi des pénuries : l'industrie française n'a pas, en particulier dans le domaine textile, les capacités de production de la GB ; l'Europe doit apprendre à se passer de sucre et de café, et Jean Tulard note que même Hegel, grand admirateur de l'empereur, « s'indigne du mauvais café qu'il doit boire ». La contrebande se développe à grande échelle et les ports d'Europe deviennent, selon la belle expression de Silvia Marzagalli, des « boulevards de la fraude ». Le système continental est une passoire, et Napoléon doit retirer à Louis, qui soutient le mécontentement des négociants d'Amsterdam, le gouvernement de la Hollande pour annexer le pays.

2). L'erreur majeure, que Jean Tulard qualifie de « dérapage de la politique extérieure », est l'annexion de l'Espagne en 1808. La substitution au roi Charles IV, certes falot, cocu mais néanmoins légitime de Joseph Bonaparte allait à l'encontre du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, dans un pays dont l'identité nationale, fondée sur la reconquista et le catholicisme, était presque aussi ancienne que l'identité française. Une guerilla éclata, dans laquelle les armées impériales s'engluèrent. La répression souda les intellectuels - le Dos de Mayo de Goya, et le peuple animé par le clergé, dans une résistance à la France, dont témoigne le catéchisme espagnol

Dites-moi, mon enfant, qui êtes vous ?

Espagnol

Que veux dire Espagnol ?

Homme de bien

Combien y-a-t-il d'obligations à remplir et quelles sont-elles ?

Trois : être chrétien, défendre sa patrie et mourir plutôt que de se laisser vaincre.

3). Mais l'opposition se manifestait aussi en Allemagne et en Autriche. Dès 1807, Fichte, dans ses Discours à la nation allemande, en appelait à l'unité des Allemands, fondée sur la langue et la culture, contre l'envahisseur. En 1809, les paysans du Tyrol se soulevèrent, des régiments se mutinèrent dans l'Allemagne du nord, un jeune Allemand du nom de Staps tenta d'assassiner Napoléon ; comme celui-ci lui demandait la raison de son geste, il s'entendit répondre : « vous tuer n'est pas un crime, c'est un devoir ». La pression populaire sur le roi de Prusse fut suffisante pour obliger celui-ci, en 1813, à s'allier à la Russie contre la France. La victoire qui s'ensuivit, à Leipzig, est appelée « Bataille des Nations ».

4). Au total, l'occupation napoléonienne en Europe contribua à diffuser les idées de la Révolution française, mais sa dureté et ses excès retournèrent contre la France l'idée nationale qui en était issue. La résistance à la France s'alimenta de l'idéologie révolutionnaire du droit des peuples. Le mouvement des nationalités en Europe, caractéristique du XIXè siècle, naquit de la France, mais se développa contre elle, déjouant les espérances des Girondins de 1792. L'épopée impériale fut donc doublement un moteur d'évolution de l'Europe : de manière volontaire, par la diffusion des principes administratifs, juridiques et sociaux de la Révolution, de manière involontaire - à l'exception des patriotismes italien et polonais, que l'empereur a encouragé parce qu'ils affaiblissaient l'Autriche, par les réflexes identitaires et nationaux qu'elle a déclenchée.

V. La Sainte Alliance : retour à la case départ ?

1). Il n'est donc pas étonnant que l'Europe française se soit écroulée en 1814 comme un château de carte. Seule la victoire militaire assurait la cohésion du système ; quand elle vint à manquer, l'édifice se disloqua. Le Congrès de Vienne de 1815 scella le passage, selon le mot de Jean Tulard, de « l'Europe des baïonnettes à l'Europe des diplomates ».

2). Sur le plan géopolitique, on revenait au concept d'équilibre européen, voulu par les deux grands artisans de la victoire, la Russie et l'Angleterre. La première obtient les deux tiers de la Pologne - le Grand-Duché de Varsovie disparaît, la Finlande au nord et la Bessarabie, prise au sultan, au sud, poussant ses pions vers les deux espaces maritimes - Baltique et mer Noire qui la désenclavent. L'Angleterre, fidèle à ses objectifs, se contente d'un renforcement de ses escales maritimes en Méditerranée et en mer du Nord, où elle obtient la création d'un grand royaume des Pays-Bas, réunissant Hollande et Belgique, qui sera son partenaire commercial et fermera l'Europe du nord à la France vaincue. La Prusse récupère la Rhénanie (la Confédération du Rhin disparaît), ce qui fait d'elle une puissance occidentale et potentiellement industrielle, l'Autriche récupère le contrôle de l'Adriatique et de toute l'Italie du nord. La France vaincue est ceinturée d'États tampons destinés à l'isoler: Pays-Bas, Rhénanie prussienne, Confédération helvétique, Royaume de Piémont Savoie agrandi de la riviera ligure ; elle revient à ses frontières de 1789.

3). Sur le plan idéologique, c'était le triomphe de la contre-révolution, symbolisée par l'émergence d'une Sainte-Alliance, sorte de traité d'assistance entre la Prusse, l'Autriche et la Russie, contre toutes les menées révolutionnaires pouvant surgir en Europe, et dont l'âme est le chancelier autrichien Metternich. Les souverains éliminés par Napoléon - le Pape, les rois d'Espagne et de Naples en particulier, retrouvent leurs couronnes, tandis que Louis XVIII, frère de Louis XVI, monte sur le trône de France. Le Congrès de Vienne est une

« restauration » à l'échelle européenne. Le principe révolutionnaire du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes est volontairement occulté. Le redécoupage de l'Europe, conçu comme une physique de l'équilibre, ignore les aspirations unitaires des Polonais, à nouveau sans État, des Belges, rattachés à la Hollande, des Italiens, divisés en 7 États et subissant toujours la férule autrichienne, des Allemands, partagés entre 39 royaumes et principautés.

4). Serge Berstein et Pierre Milza notent avec raison que cette réaction concertée, véritable bâillon destiné à museler des idées révolutionnaires qui avait constitué un choc profond pour la culture politique des peuples de l'Europe, condamnait les souverains vainqueurs de Napoléon à une politique de force. Pour dire les choses plus trivialement, c'était s'asseoir sur le couvercle de la cocotte-minute. Le retour à la « normale », entendez l'Ancien Régime, ne pouvait être qu'apparent. Napoléon, qui avait compris avec le recul qu'il avait ouvert la boîte de Pandore, disait à Montholon, 15 jours avant sa mort : « Si la haine aveugle des rois poursuit mon sang après ma mort, je serai cruellement vengé (...) si les peuples se déchaînent, des flots de sang seront répandus dans toute l'Europe ; les lumières disparaîtront au milieu des guerres civiles et étrangères (...) il y a des désirs de nationalité qu'il faut satisfaire tôt ou tard, et c'est vers ce but qu'on doit marcher ».

Cours 4: Le creuset des nations

I. Le « trend » du Printemps des Peuples »

Le XIXè siècle est un moment essentiel de l'histoire de l'Europe, marqué par l'émergence politique des nations, qui induit des modifications territoriales considérables. En effet, dans l'Europe de 1815, nations et États ne coïncidaient pas certaines nations, comme les Polonais, n'avaient plus d'État ; d'autres, comme l'Italie et l'Allemagne, étaient morcelées en plusieurs territoires ; d'autres enfin étaient réunies contre leur gré dans un État multinational - Empire autrichien, russe, ottoman. Serbes, Croates, Polonais, Grecs, Tchèques, Hongrois, tous évoquaient le fait qu'un État ne doit englober dans ses frontières que des populations ayant un sentiment national commun. La question des nationalités est le fil directeur de cette époque, dont le moteur le désir de faire coïncider les peuples -identifiés par des données linguistiques et culturelles, avec les États.

Ce long trend que l'on peut délimiter en amont par le Congrès de Vienne, en 1815, en aval par le Congrès de Berlin de 1878, est marqué par une grande complexité événementielle, et doit être périodisé. On distingue:

- Une phase de maturation, de 1815 à 1847, marquée par les indépendances de la Grèce et de Belgique, et par les révolutions de 1830.

- Une phase d'acmé, très brève, en 1848-1849, caractérisée par un mouvement révolutionnaire qui démontre, pour la première fois, une convergence des processus et évolutions politiques à l'échelle de l'Europe.

- Une phase de réalisation des unités, de 1850 à 1878, qui peu être elle-même divisée en deux approches géographiquement distinctes et chronologiquement chevauchantes : une question d'Occident, marquée par les unités italienne et allemande, jusqu'en 1871 ; une question d'Orient, marquée par la recomposition territoriale de l'Europe orientale, de 1856 à 1878.

Pour chacune de ces époques, il faut essayer de dégager l'essentiel.

1) .Premières indépendances

a). Deux Nations acquièrent leur indépendance à la fin des années 1820, la Belgique et la Grèce. En Hollande, les Belges reprochent aux Hollandais d'accaparer les fonctions publiques et la direction de l'économie. En 1828, les deux tendances du mouvement nationaliste belge, catholiques et libéraux, parviennent à s'entendre; c'est l'unionisme. La prépondérance hollandaise a fait passer au second plan l'antagonisme entre Wallons et Flamands. En août 1830, la révolution éclata à Bruxelles; les troupes hollandaises durent évacuer le pays. La Belgique proclama son indépendance, un congrès national vota une constitution et refusa d'admettre le plan de partage imposé par la conférence internationale réunie à Londres, qui avalisait l'indépendance du nouvel État moyennant des concessions territoriales. La Hollande reprit la guerre, mais dut finalement s'incliner, les belges ayant obtenu l'appui militaire de la France et de l'Angleterre contre l'acceptation des conditions géographiques stipulées au départ.

b). À partir de 1825, le sort des Grecs fait converger les regards des Européens, et pas seulement des nationalistes. Des conservateurs comme Chateaubriand et Byron s'enflamment pour la cause des Grecs qui cherchent à s'affranchir de la tutelle ottomane. Une rare unanimité se fait jour en Europe. C'est que la Grèce, berceau de la civilisation occidentale, est aussi un pays chrétien qui lutte contre l'Islam. Le philhéllenisme se nourrit ainsi des réminiscences de l'Antiquité, des Croisades et de Lépante qui ont cimenté l'unité de l'Europe. Aussi la France, la GB et la Russie, qui cherche à étendre son influence dans la région au détriment des Turcs, s'unissent pour mettre un terme au conflit. En octobre 1827, la flotte turque est détruite par une escadre des trois puissances en baie de Navarin. En 1829, la Grèce devient indépendante. À l'inverse, les puissances laissent le Tsar écraser en novembre 1830 la révolte des patriotes Polonais. La Sainte Alliance joue à plein son rôle de verrou de l'échiquier politique.

c). Par delà les intérêts spécifiques des puissances existe donc une diplomatie européenne conjointe, soucieuse d'équilibre géopolitique et de conservation des régimes en place. Dans la crise belge, on voit systématisé un outil majeur des relations diplomatiques au XIXème siècle, la grande conférence internationale. Londres, Berlin et Paris ont été les principaux lieux de réunion de ces grandes et longues conférences qui scandent le siècle. Quel qu'en soit le mobile immédiat, la finalité est toujours le maintien d'un équilibre entre les grandes puissances européennes. C'est à sa mesure que les puissances évaluent le droit des peuples à s'exprimer. Ce qui est souhaitable pour la Grèce,qui fait reculer l'islam en Europe, tolérable de la Belgique, petit État qui ne saurait menacer les grands, est inadmissible de la Pologne ou de l'Italie, puisque les intérêts de la Russie et de l'Autriche Hongrie sont alors remis en question. On notera enfin que la question des nationalités concerne aussi bien l'ouest que l'est de l'Europe.

2). Le moment « quarante huit »

En 1848, à la suite de la Révolution de février en France, qui aboutit à la proclamation de la 11è République, des mouvements révolutionnaires se développent en Italie, en Allemagne et dans tout l'Empire austro-hongrois. Par delà la diversité de ces mouvements, il faut tenter d'apercevoir quelques dénominateurs communs. Ils existent nécessairement, sinon, pourquoi une telle simultanéité dans ces explosions qui embrasent toute l'Europe dans un périmètre délimité par Paris, Berlin, Budapest et Naples?

a). La première explication, idéologique, déjà énoncée, fait apparaître en filigrane la zone d'influence des idées de la RF, relayées par la conquête napoléonienne, dans un double mouvement de séduction/réaction qui favorise un peu partout l'émergence des idées nouvelles. Il faut d'ailleurs noter que la France, comme en 1830 où elle avait déjà précédé les insurrections belges et polonaises, exerce une influence motrice. C'est en France que s'est d'abord développée, à partir de 1789, une bourgeoisie soucieuse de participer à la construction d'un État libéral, et qui s'exprime aussi en Rhénanie, au Piémont, à Berlin, Vienne, Prague ou Varsovie. C'est aussi en France que s'est développée, appuyée par les intellectuels socialistes et les ouvriers, une vague de démocratie radicale et sociale qui trouve une audience favorable, bien que plus limitée, dans les grandes villes industrielles, et parfois aussi dans les campagnes les plus pauvres - pays de Bade, Mezzogiorno italien, de l'Europe occidentale.

b). La seconde explication est économique, et doit mettre en évidence l'impact de la crise économique de 1846/47, crise mixte, à la fois frumentaire (elle touche alors les paysanneries) et proto capitaliste (elle concerne alors les couches ouvrières des grandes villes). Elle compte pour beaucoup dans le caractère démocratique et pré socialiste que le mouvement prend parfois.

c). La troisième explication est politique, elle signale l'anachronisme vivant, par rapport aux idéologies nouvelles, que constitue l'Empire austro-hongrois, ensemble géopolitique incrusté au coeur de l'Europe, dont le mode de fonctionnement nie à la fois la nation, la liberté et plus encore la démocratie. Pour l'ouvrier lombard, l'industriel allemand, le paysan polonais ou l'étudiant tchèque, il y a un ennemi désigné: l'Autrichien.

d). La quatrième explication fait appel à l'histoire des mentalités. De l'action révolutionnaire, partout en Europe, qui voit oeuvrer dans le même sens ouvriers, bourgeois, étudiants, employés, intellectuels, paysans, prêtres même (qui en France bénissent des arbres de la liberté), naît un modèle culturel, soutenu par le romantisme, celui de la Révolution de réconciliation, porteuse de fraternité et de progrès définitif, sans retour en arrière possible. Les Révolutions de 48 ont aussi ce puissant dénominateur commun qu'est l'illusion. 1848 rejoue 1792, il s'agit, dans les propos des acteurs populaires - cf. Dussardier dans l'Education sentimentale de Flaubert, de libérer l'Europe de ses rois. C'est l'époque ou Victor Hugo, lors d'un congrès tenu à Paris en 1848 et qui rassemble des intellectuels de tout le continent, évoque la formation des États-Unis d'Europe.

e). Cependant, en un peu plus d'un an, ces mouvements révolutionnaires sont réprimés, écrasés dans le sang, les dirigeants conservateurs qui avaient dû fuir leurs capitales - Metternich Vienne, le Pape Rome, le roi Ferdinand Naples, reprennent la main. Là encore, L'échec général des révolutions permet de percevoir un certain nombre de phénomènes.

- L'immaturité des nationalismes en Europe centrale au milieu du XIXème siècle, parce qu'exclusifs par nature, et indifférents, voire hostile les uns aux autres. La manière dont l'Empire austro-hongrois a pu jouer des divisions en Pologne et surtout en Hongrie est à cet égard éloquente.

- L'effet de neutralisation joué par la lutte des classes naissante sur les efforts d'unité nationale. C'est vrai en Allemagne où le travail du Parlement de Francfort achoppe sur le mouvement ouvrier berlinois, qui pousse Frédéric Guillaume IV à refuser la couronne offerte, c'est vrai en Italie où la démocratie mazzinienne provoque l'intervention française à Rome. Plus encore que les vieilles élites d'Ancien Régime, l'idée sociale, liée au régime républicain, heurte les nouvelles bourgeoisies, pour qui cette idéologie ne peut être qu'une entrave au capitalisme.

- La puissance persistante du système mis en place au Congrès de Vienne, fonctionnant comme une véritable Internationale de la réaction, et qui s'incarne dans la Sainte Alliance. La solidarité entre les monarques absolus de l'Europe est constante, et avec l'entrée de 80.000 soldats russes en Hongrie, début 1849, on assiste à une véritable internationalisation de la répression.

3). Le temps des unités

La deuxième moitié du XIXè siècle voit le phénomène révolutionnaire se resserrer sur la problématique des unités nationales.

a). Ce que j'appelle la « question d'Occident » au milieu du XIXè siècle, pour la distinguer de la « question d'Orient » est en fait le problème de la restructuration de cette vieille entité sans identité qu'était le Saint Empire romain germanique, étendu de la mer du Nord à Rome, et qui englobait l'Allemagne, l'Autriche, la Hongrie et la moitié septentrionale de l'Italie. Les unités italiennes et allemande, qui constituent le phénomène européen majeur des années 1850-1870, relèvent donc, dans une assez large mesure, de problématiques communes.

b). La première est la contestation de l'Autriche, dont la politique extérieure - le système de Metternich, constituait l'architecture de la Sainte Alliance. En Allemagne, la rivalité entre la Prusse, puissance industrielle montante du premier XIXè siècle, et l'Empire des Habsbourgs, introduit une faille dans le système. Les intérêts territoriaux se doublent d'une fracture religieuse, la Prusse étant luthérienne et la monarchie viennoise catholique. Les révolutionnaires allemands, réunis dans le Parlement de Francfort, hésitent en 1848 entre une petite Allemagne excluant l'Autriche, et une grande Allemagne qui l'engloberait, les Autrichiens étant de langue allemande. Les deux rivaux refusant le libéralisme, la répression en Allemagne de la révolution de 1848 est le fait militaire de la Prusse, mais profite politiquement à l'Autriche qui, refusant une unité allemande sous l'égide de la Prusse, impose à celle-ci la reculade d'Olmütz (1850). En Italie, l'hostilité à l'Autriche, qui a été le pivot de la répression de 1849, est le dénominateur commun entre tous les mouvements nationalistes, qu'ils soient libéraux ou démocrates, monarchistes constitutionnels ou républicains.

c). Dans ces failles de la Sainte Alliance, la France de Napoléon III introduit un coin. À la différence des Bourbons, l'Empereur est favorable à la diffusion du principe de 1792 du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ; en soutenant les unités italiennes et allemande, il espère transformer les jeunes États à naître en clients de la France impériale, qui va se faire le bras armé du nationalisme italien.

d). II faut remarquer en second lieu que les processus qui permettent l'unité de l'Italie et celle de l'Allemagne présentent un certain nombre d'analogies.

- La première est l'existence d'un État moteur de l'unification : le royaume de Piémont Sardaigne en Italie, la Prusse en Allemagne.

- La seconde est l'importance de l'unification économique, qui s'appuie sur les bourgeoisies rhénane et piémontaise ; l'unité est préparée par la création d'intérêts économiques communs (par exemple le renouvellement en Allemagne du Zollverein en 1853).

- Troisième élément, l'unité se fait par la guerre, qui se déploie contre le même ennemi, l'Autriche. Marquée par des victoires italo-françaises (Magenta, Solférino en 1859) et prussiennes (Sadowa en 1866), elle est légitimée par les revendications unitaires des petits États (duchés d'Italie du nord, duchés danois).

- Dernier élément commun, l'achèvement de cette unité est difficile, pour des raisons religieuses dans les deux cas - le Pape est hostile à l'unité italienne et les États du sud de l'Allemagne, catholiques (la Bavière en particulier), sont réticents à l'idée d'une Allemagne dominée par la Prusse protestante. Seule la guerre franco-prussienne de 1870-71, en désignant à l'ensemble des Allemands un ennemi commun, permet de vaincre cette résistance.

e). La question d'Orient procède d'un phénomène assez parallèle au déclin de la logique su Saint Empire, c'est le recul de la grande puissance qui occupait depuis le XVè siècle le quart sud-est de l'Europe, l'Empire ottoman, que les diplomates appellent alors « l'homme malade ». À la suite de l'indépendance de la Grèce, acquise dès 1830, le troisième quart du XIXè siècle est marqué par le retrait progressif de l'influence ottomane au profit de petits États nationaux. Au fil de négociations prennent corps successivement le Monténégro (1857), la Roumanie (1861), puis, à la suite de la crise balkanique de 1876-1878, la Serbie et la Bulgarie. Cette accession à l'autonomie et à l'indépendance des États des Balkans n'est pas moins belligène que la question des unités allemande et italienne. La nouvelle carte des Balkans correspond à des compromis entre trois logiques distinctes.

- La première est celle du nationalisme de ces peuples. Ainsi la Roumanie regarde vers la Transylvanie, de langue roumaine, mais qui appartient à l'Autriche-Hongrie. La Serbie de son côté cherche à fédérer tous les Slaves du sud en un seul État. Les Grecs revendiquent la Thessalie et la Crète, qui appartiennent à l'Empire ottoman, et la Macédoine, devenue bulgare.

- La seconde logique est celle des deux grandes puissances chrétiennes d'Europe orientale : l'Autriche-Hongrie et la Russie, qui entendent bien profiter du recul de l'Empire ottoman. La première veut compenser au sud, dans les Balkans, ce qu'elle perd d'influence en Allemagne, et occupe militairement la Bosnie Herzégovine. La seconde, au nom d'une idéologie panslaviste, se pose en protectrice des régions orthodoxes de l'Europe du sud-est, mais vise surtout à accéder à la Méditerranée en prenant le contrôle des détroits par l'intermédiaire d'un grand État bulgare dont elle favorise la création.

- La troisième logique, celle de la France et de l'Angleterre, reste conforme à l'idéal de l'équilibre européen. Pour la France, le maintien des Empires austro-hongrois et russe dans leurs limites passe par la reconnaissance des jeunes nations, en particulier la Roumanie et la Serbie. Pour l'Angleterre, l'essentiel est d'empêcher l'accès de la Russie aux mers chaudes, qui menacerait sa prépondérance navale en Méditerranée orientale. Il faut donc freiner le démantèlement de l'Empire turc ; cette politique génère d'abord une guerre des Occidentaux contre la Russie (guerre de Crimée en 1856), puis une révision à la baisse des ambitions russes après la victoire du tsar contre les ottomans en 1876-1877 ; le congrès de Berlin de 1878 interdisant la formation d'une Grande Bulgarie.

f). Au total, il est important de comprendre les différences profondes que la phase d'unité introduit entre l'Europe occidentale et l'Europe orientale. À l'ouest, l'Allemagne et l'Italie sont  devenus réellement des États indépendants, des pièces lourdes sur l'échiquier des grandes puissances européennes. À l'est, les nouvelles nations balkaniques restent des pions ; La Serbie n'a pas d'autonomie par rapport à l'Autriche-Hongrie sur le plan de la politique extérieure et de l'économie. Même chose pour la Roumanie, qui reste proche de la politique de Vienne par peur de la Bulgarie pro-russe.

II. Les idées neuves en Europe : Comment s'articulent nationalisme, libéralisme et

démocratie ?

1). La confluence des idéologies...

Il faut maintenant changer d'angle d'attaque et évoquer, plus brièvement, la question des nationalités non pas sous l'angle géopolitique, mais sous celui des idées qui ont constitué la force motrice de ces changements.

a)      Le Congrès de Vienne avait superbement ignoré le principe des nationalités. Dans le domaine des remaniements territoriaux, seuls les Princes avaient été consultés et on avait calculé les compensations en fonction du nombre d'habitants ; les populations avaient été évaluées comme des cheptels. Pour les théoriciens de la contre-révolution, comme Burke ou le Français Bonald, les États n'étaient pas fondés sur la souveraineté nationale mais sur la tradition historique et la providence divine. L'État était une entité préexistante, vision corroborée par Haller : « Le peuple peut disparaître, l'État existera en la personne du Prince qui trouvera de nouveaux sujets », et même par le plus grand philosophe allemand de l'époque, Hegel : «l'individu est une parcelle de l'État, entité transcendante et antécédente dont la souveraineté se confond avec l'autorité du Prince. » Pourtant, après l'impact de la RF et de l'Empire napoléonien, il ne manquait pas de beaux esprits pour condamner, au nom du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, les charcutages du Congrès de Vienne. Faute d'espace d'expression politique, le mouvement des nationalités fut au départ l'affaire des intellectuels. Les écrivains romantiques allemands, comme Kleist, exaltaient l'originalité, l'âme - Volksgeist, du peuple allemand. À Florence était publiée une revue mettant en valeur la culture italienne - Antologia, tandis que Rossini mettait en musique le personnage du patriote dans Guillaume Tell. En Hongrie, les poèmes de Petôfi - quand en 1956 la Hongrie se révoltera contre l'emprise de l'URSS, les étudiants se regrouperont dans un « Cercle Petôfi »), et en Pologne la musique de Chopin fonctionnaient aussi comme des expressions du désir d'indépendance. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, ce patriotisme des élites ne les isolaient pas du peuple, parce qu'il cultivait à la fois la mémoire et la sensibilité : mémoire des « guerres de libération » contre l'occupant français en Allemagne, sensibilité à l'occupation étrangère - autrichienne en Italie ou en Hongrie, russe en Pologne. Il rejoignait aussi les intérêts des bourgeoisies urbaines de l'Allemagne rhénane ou de l'Italie du nord, qui voyaient dans le morcellement de leurs pays une entrave considérable au développement économique et à la libération des échanges.

b)    Car l'idée nationale toutefois aurait sans doute échoué à imposer seule l'unité des nations si elle n'avait pas bénéficié du secours du libéralisme, autre héritage de la philosophie des Lumières de la RF. Il faut rappeler ici qu'avec le Congrès de Vienne, les constitutions des États allemands et italiens avaient disparu, et qu'à l'exception de la GB, de la France, des Pays-Bas et de la Suisse, l'absolutisme était redevenu la règle en Europe. Le servage subsistait en Autriche et en Russie, tandis qu'en Espagne et en Italie, le clergé redevenait tout puissant. Or, le libéralisme avait essaimé partout en Europe occidentale et centrale, en particulier dans les milieux bourgeois, et ses idées étaient une machine de guerre contre l'Ancien Régime; il stipulait d'abord le primat de l'individu, c'est à dire sa liberté - physique, mais aussi de conscience et d'expression, ce qui impliquait le pluralisme religieux et de presse. Méfiant à l'égard de l'État, il en stipulait l'encadrement par le droit - constitution, par le fractionnement - séparation , et par l'équilibre des pouvoirs qui en garantissait la stabilité. Le libéralisme enfin défendait le principe de la souveraineté de la nation, incarnation de la volonté politique d'un peuple s'exprimant par le dialogue et la raison - d'où le parlementarisme et le laïcisme. Être libéral, au XIXè siècle, c'est être à la fois hostile à l'absolutisme et patriote. Il est donc logique que le mouvement des nationalités en Allemagne, en Autriche-Hongrie ou en Italie se soit exprimé par la création de Parlements, dont celui de Francfort (mais aussi de Prague) - héritiers en Allemagne des associations universitaires, les Burschen, et qu'un peu partout la première revendication ait porté sur l'octroi d'une Constitution, seule à même de fonder la nation sur le droit.

c). Une troisième idée renforça les phénomènes révolutionnaires en Europe, la démocratie. Elle caractérisait, en France, en Allemagne et en Italie surtout, l'aile gauche des révolutions. Elle récusait la monarchie en principe et était républicaine. À la différence des libéraux, qui insistaient sur l'égalité juridique, les démocrates insistaient sur l'égalité politique, et réclamaient le suffrage universel qui, à la différence du suffrage censitaire, ne réservait pas la citoyenneté à une minorité instruite. Bien plus, ils stipulaient que l'inégalité socio-économique et culturelle étant un obstacle à l'exercice des libertés, l'État devait intervenir pour corriger ces inégalités, ce qui les distinguait des libéraux partisans de l'État minimum. Les démocrates avaient en Europe des bases sociales relativement limitées mais très actives. D'une part des intellectuels - radicaux et socialistes utopiques français, mazzinistes italiens qui envisageaient l'avenir de l'Europe comme une République unitaire (cf.III), gauche hégélienne allemande représentée par Bruno Bauer et Karl Marx - 30 ans en 1848 et déjà exilé d'Allemagne ; en second lieu, l'idée démocratique était puissante partout où existaient de fortes concentrations ouvrières - à Paris et à Lyon, à Berlin, en Saxe et dans les villes de la Rhénanie prussienne, à Vienne enfin ; dans l'Italie centrale et méridionale, elle était alimentée par la pauvreté des classes populaires urbaines et des paysans victimes du système latifundiaire ; de brèves républiques s'implantèrent à Florence et à Rome en 1848-1849, tandis que Garibaldi soulevait la Sicile et le Mezzogiorno.

2). et leurs contradictions

Toutefois, cette sédimentation d'idéologies, qui allaient toutes dans le sens du droit des peuples à disposer d'eux mêmes, était loin de déboucher sur une dynamique unitaire; les contradictions - internes et dialectiques, qui les opposent sont même en partie responsables de l'échec des révolutions de 1848. On peut en donner quelques exemples.

a). L'idée nationale en Europe n'avait pas d'unité. Du point de vue de la philosophie politique, deux conceptions s'opposaient nettement - la première issue de la RF voyait dans la nation le produit d'un contrat, d'une volonté exprimée de vivre ensemble ; la seconde, historiciste et dominante en Allemagne, voyait dans la nation un être organique, transcendant, manifesté par l'unité linguistique et culturelle (d'où la différence entre droit du sol et droit du sang). Surtout, les aspirations nationalistes des différents peuples étaient essentiellement contradictoires, ce dont la situation dans l'Empire austro-hongrois fournit le meilleur exemple. En Bohême, libéraux tchèques et allemands s'opposaient : les premières animèrent le Parlement de Prague, tandis que les seconds gagnaient le Parlement de Francfort. En Hongrie, les minorités croates, serbes, et les Roumains de Transylvanie réclamaient une autonomie que le principal nationaliste hongrois, Kossuth, refusait de leur donner. En Pologne, les paysans ruthènes profitaient de l'agitation pour réclamer une réforme agraire que leurs propriétaires, polonais, refusaient. Le pouvoir impérial joua de ces contradictions en virtuose, abolissant les corvées en Pologne pour détacher les paysans ruthènes de leurs seigneurs, reconnaissant l'autonomie des Croates pour fragiliser le mouvement nationaliste hongrois.

b). La contradiction n'était pas moindre entre libéralisme et démocratie. Le meilleur exemple en est sans doute la France de juin 1848, où la fermeture des Ateliers nationaux par le gouvernement libéral provoque le soulèvement et la répression des ouvriers parisiens, créant une fracture insurmontable, et insurmontée, entre les deux forces, bourgeoise et populaire, qui avaient porté la Il" République. En Allemagne, Frédéric Guillaume IV, conservateur et peu soucieux d'accepter la monarchie constitutionnelle que lui proposait le Parlement de Francfort, prit prétexte des revendications sociales des ouvriers de Berlin, qui arboraient le drapeau rouge pour refuser « une couronne de boue et de sang ». La dissolution du Parlement fit dégénérer la révolution en guerre sociale ; le Palatinat fit sécession, les paysans du pays de Bade constituèrent une république insurrectionnelle. Partout le mouvement fut écrasé par l'armée prussienne. Le même type de remarque pourrait être fait à propos de l'Italie, où la radicalisation du mouvement conduisit les libéraux français, maîtres de la Seconde République, à envoyer une expédition à Rome pour rétablir le pape dans ses droits.

c). La peur de la démocratie et des idées socialistes avait glissé des aristocrates qui avaient fait la Sainte Alliance aux libéraux qui avaient dirigé les révolutions de 1848. Hormis en Italie, l'idée républicaine est singulièrement absente des processus unitaires qui se déploient en Europe à partir de 1850 ; quant à la révolution socialiste, elle attendra 1917. Partout, sauf en France à partir de 1879, l'Europe du second XIXè siècle fut un compromis, amorcé après 1848 et plus ou moins équilibré, entre les élites aristocratiques d'ancien régime et les élites libérales et bourgeoises portées par la croissance industrielle.

III.Étude de cas : la question de l'unité italienne Un point de départ problématique

Une triple nostalgie

- Celle de la grandeur de l'Empire romain (qui ne joue guère de rôle alors, contrairement à l'époque fasciste).

- Celle des cités-états qui ont fait la grandeur de l'Italie au Moyen-Age (Pise, Venise, Gênes, Florence) en particulier au nord, et qui entretient des particularismes forts.

- Celle de la puissance du Saint-Siège.

À la fin du XVIIIè siècle, péninsule présente une unité linguistique et culturelle évidente, mais est politiquement divisée depuis la fin de l'Empire romain.

1). La maturation du mouvement des nationalités

a). Sur ce canevas, les années 1792-1830 produisent un double choc, par une sorte d'effet boomerang.

- L'influence de l'Illuminismo (les Lumières), de la RF et de l'Empire, qui introduisent des mutations juridiques importantes : abolition des droits féodaux, Code civil, égalité des citoyens devant la loi, mise en place de Constitutions.

- La réaction de 1815, qui ramène globalement la situation de l'Italie à des monarchies autoritaires. Trois puissances reprennent le contrôle de l'Italie : l'Autriche au nord, qui n'abolit pas toujours la législation napoléonienne, le pape au centre, qui en fait table rase, rétablit les justices féodales et l'inquisition, supprime l'état-civil et ... l'éclairage public, les Bourbons de Naples et de Sicile au sud. En Piémont, le roi Victor Emmanuel ler renvoie les Juifs dans les ghettos et rétablit les corporations.

b). Cependant, les idées de la RF ont semé des germes qui vont alimenter une opposition multiforme et complexe

- Celle de la bourgeoisie libérale, attachée au libre-échange, au développement industriel, au constitutionnalisme. Elle est surtout active en Lombardie.

- Celle des sociétés secrètes républicaines, qui souhaitent une république italienne unitaire ; partisans de Buonarroti au nord, Charbonnerie au sud.

Ces divisions entre les nostalgiques des Lumières d'une part, et radicaux qui souhaitaient pousser jusqu'au bout la logique de la RF d'autre part, provoqua I `échec des soulèvements révolutionnaires de 1820 et de 1831. À chaque fois une intervention armée autrichienne y mit fin.

c). Trois phénomènes importants caractérisent les années 1830-1848 Le mazzinisme.

Guiseppe Mazzini est un Gênois, ancien carbonari, qui crée une société secrète nommée jeune Italie. Convaincu que ce sont les princes et les particularismes locaux qui empêchent l'unification, Mazzini plaide pour la République et pour une vaste entreprise d'éducation politique populaire. La Rome des peuples après celle des Césars et celle des Papes. Comme l'Italie avait été la matrice du catholicisme universel, elle devait être celle de la République universelle. Cette utopie politique et mystique à la fois utilisa des condottiere républicains, comme Garibaldi, mais toutes les tentatives d'insurrection échouèrent et les mazziniens devinrent une diaspora de patriotes exilés.

L'essor du libéralisme,

qui pense que la solution du problème italien n'est ni dans la réaction, ni dans la révolution. Le développement des transports favorisant le commerce, aristocrates terriens et bourgeois des villes penchaient de plus en plus pour un marché unifié. La modernisation économique, par le chemin de fer et l'industrie, leur apparaissait comme le prélude à l'unité et à l'indépendance. Ces groupes de libéraux étaient nombreux en Toscane, où ils plaidaient pour une modernisation agraire, mais surtout en Lombardie et au Piémont, où le comte Cavour plaidait surtout pour une modernisation industrielle.

Le Risorgimento intellectuel,

alimenté par les romans historiques sur le passé glorieux de l'Italie, et surtout par la musique de Giuseppe Verdi, dont le nom était l'anagramme de Victor-Emmanuel roi d'Italie. En 1842 à la Scala de Milan, la première de Nabucco. fut un triomphe, le choeur des hébreux opprimés par le roi de Babylone chantant son espoir de liberté. Écrivains et politiques émettaient des solutions pour résoudre la question de l'unité italienne : Gioberti proposait une confédération italienne sous la direction du pape (néoguelfisme) ; Cesare Balbo voyait la solution dans une fédération italienne animée au contraire par un souverain temporel, le roi de Piémont-Sardaigne. Le principal conseiller de celui-ci, d'Azeglio, poussa Charles-Albert à promulguer une Constitution libérale, et fut le premier libéral à dire clairement ce que les républicains serinaient depuis longtemps : l'Italie ne pourrait se faire qu'en se débarrassant des deux puissances réactionnaires de la péninsule, l'Autriche et les États de l'Église, et en revenant aux mesures de la RF et de l'Empire.

d). Ce bouillonnement déboucha sur la révolution de 1848,

dont le catalyseur fut les réformes libérales - modestes au demeurant, octroyées par le nouveau pape Pie IX et par Ferdinand de Naples et de Sicile. Ils avaient ouvert la boîte de Pandore: Milan chassa les Autrichiens, Venise proclama la république, des gouvernements démocratiques s'imposèrent à Florence et à Rome, le pape s'enfuit. Les armées de Charles-Albert remportèrent des succès contre les Autrichiens.

Mais la contre-révolution s'abattit. Elle fut favorisée par le débordement par la gauche du mouvement - qui créa la peur des possédants, et les divisions entre les patriotes italiens. Le Piémont voulait apparaître comme le seul libérateur de l'Italie et refusa l'appui des troupes alliées. En arrière plan, un conflit idéologique - volontaires lombards et milices de Garibaldi voulaient faire de l'Italie une république démocratique, le gouvernement piémontais tenait pour une monarchie constitutionnelle.Cette absence de cohésion - fare un quarantotto est passé dans la langue italienne pour « semer la pagaille » favorisa la reprise des villes du nord par les Autrichiens, de Rome par les troupes françaises envoyées par le parti de l'Ordre pour rétablir le pape dans ses États, tandis que Ferdinand II, faisant bombarder Messine, y gagna le surnom de Re bomba. Tout était à refaire.

2). Les années 1850-1870 constituent le ventennio de l'unification.

La révolution de 48 avait servi aux patriotes italiens de leçon d'histoire. Deux évidences se dégageaient en 1850.

- L'unité italienne ne pourrait se faire qu'à partir d'un État libéral , solide politiquement et économiquement, et capable de déployer une force armée compétente. Seul le Piémont, qui avait déjà battu les armées autrichiennes, répondait à ces critères.

- L'Italie ne pourrait se libérer de l'Autriche sans un appui extérieur. C'était la fin du mythe tenace du « Italia fara da se » ; il fallait trouver des partenaires diplomatiques.

a). Cavour

L'Italie des années 1850 eut la chance de trouver un homme d'État qui sut articuler et orchestrer ces deux problématiques, Camille Benso, comte Cavour, président du Conseil du royaume de Piémont. Son action se déploya dans 4 directions.

- Renforcement du pouvoir du gouvernement piémontais sur l'Église - par exemple par la suppression des tribunaux ecclésiastiques, pour diminuer l'influence du pape sur le Piémont.

- Développement économique extraverti qui fit appel à des capitaux français - Rotschild, et britanniques - Baring, pour créer un système bancaire, un réseau de chemins de fer, développer l'industrie. En 1859, le Piémont représentait le tiers du commerce extérieur de la péninsule et Gênes était le premier port d'Italie. - Rassemblement des patriotes italiens autour de la solution piémontaise. Turin devint terre d'exil pour tous les patriotes républicains pourchassés par les Autrichiens. Cavour leur donna des droits civiques et les fit entrer dans l'administration royale, Le Piémont devenait ainsi un embryon politique de l'Italie future.

- Intégration de l'Italie dans le jeu diplomatique européen par une participation à la guerre de Crimée qui lui attira la sympathie de la France et de l'Angleterre, et qui permit à Cavour, au congrès de Paris de 1856, de poser internationalement la question de l'unité italienne. Dès lors, Cavour avait trouvé le bras armé pour le débarrasser de l'Autriche : Napoléon III, ancien républicain et carbonari, et acquis au principe des nationalités.

b). Un processus d'unification à deux vitesses, rapide puis lent

- La guerre contre l'Autriche déclarée en 1859 fut gagnée par des victoires piémontaises - Palestro et San Martino, et françaises, Magenta et Solferino. Nice et la Savoie furent rattachées à la France - c'était le prix de l'alliance française et les États d'Italie centrale votèrent le rattachement au Piémont.

- Mais l'unification butait au sud sur les États du Pape et le Royaume de Naples et de Sicile. Napoléon III, qui souhaitait une confédération italienne assez lâche plutôt qu'un puissant État unifié sur le flanc sud-est de la France, abandonna Cavour, d'autant que sa politique avait fortement mécontenté les catholiques français. Il fallait trouver une solution de rechange. Le ministre la trouva en instrumentalisant l'armée des garibaldiens - les Mille, qui se lancèrent en 1861 à la conquête du royaume de Naples. Désavouant officiellement la tentative, le royaume de Piémont la finançait et l'armait en sous-main. Quand, après avoir libéré Naples, Garibaldi marcha sur Rome, le Piémont envoya ses troupes dans les États pontificaux pour confisquer les fruits de la victoire. À Naples et en Sicile, Garibaldi dut organiser des plébiscites qui votèrent le rattachement au Piémont, comme plus tard l'Ombrie et les Marches. Quand Cavour meurt en juin 1861, il ne manque à l'Italie que Rome et la Vénétie, restée autrichienne.

- Il fallut attendre presque dix ans. L'achèvement de l'unité fut poussif. Cavour mort, les successeurs étaient trop petits pour le costume. La Vénétie ne devint italienne qu'en 1866, après la victoire de la Prusse contre l'Autriche à Sadowa. La France fit constamment pression sur l'Italie pour protéger fers droits du pape, intervenant militairement contre Garibaldi et obligeant le gouvernement italien à choisir Florence pour capitale. Rome ne revint à l'Italie que par l'opportunité offerte par la défaite française de 1870 contre la Prusse, qui permit à l'armée italienne d'entrer dans la ville. Les Romains, contre le pape du Syllabus, votèrent d'ailleurs massivement le rattachement. L'unité était faite.

3). Elle laissait bien des problèmes en suspens,

qui allaient lourdement hypothéquer l'équilibre politique de l'Italie dans le demi-siècle suivant.

- Le Pape refusa de reconnaître l'État italien et interdit aux catholiques de participer à la vie politique dans la péninsule.

- Le Piémont estima que l'unification devait servir les intérêts ... piémontais ; il imposa partout, dans un pays où les sentiments communalistes (le campanilisme) étaient ancrés depuis le Moyen-âge, une lourde centralisation administrative (sur le modèle révolutionnaire et impérial français) - les maires étaient nommés par le gouvernement, accompagnée d'une forte pression fiscale.

- Cette politique fut particulièrement mal acceptée au sud où se créèrent des groupes de pression - Camorra à Naples, Mafia en Sicile, pour protéger les intérêts des grands propriétaires contre un État jugé occupant et dont on craignait une réforme agraire. L'écart de développement économique entre le nord et le sud se doublait d'une fracture politique ; le Guépard contre le bourgeois de Milan. La question du Mezzogiorno était née.

Cours 5: Le continent hégémonique

Jusqu'au milieu des années 1870, le phénomène qui domine l'histoire de l'Europe est la question de la réalisation des nations. L'Europe se pense en théorie comme un espace de libération des peuples, mais ce phénomène, contrairement aux voeux émis par Victor Hugo en 1848, ou par Mazzini, loin de tendre vers une unité de l'Europe, renforce en pratique les phénomènes identitaires et aboutit à une recomposition politique qui n'est pas toujours, sauf dans le cas de l'Italie et de l'Allemagne, une défragmentation.

À partir du dernier tiers du siècle au contraire, les logiques continentales l'emportent, une dynamique unitaire se crée, fondée sur l'industrialisation, mais aussi sur la domination qu'exerce l'Europe sur les autres continents. C'est, comme l'écrit l'historien britannique E.J.Hobsbawn, L'Ère des Empires. Mais cette dynamique est aussi concurrentielle, et débouche sur une catastrophe majeure.

I )L 'Europe industrielle

A)Le premier phénomène à souligner est la diffusion de la révolution industrielle.

Jusqu'aux années 1850, l'Angleterre constituait, par son développement industriel, une exception en Europe ; sa domination lors de ce « golden age » constitué par le second tiers du siècle, était écrasante, non seulement d'un point de vue quantitatif (les produits anglais inondaient les marchés du continent), mais aussi du point de vue qualitatif : pour qui cherchait à s'industrialiser, il fallait nécessairement passer par les ingénieurs et les technologies anglais. Le phénomène essentiel, à partir des années 1870, est le rattrapage des concurrents ; pour la période 1870-1913, les taux de croissance moyens de la production britannique - 2,2% par an, sont inférieurs à ceux de l'Allemagne, de la France, de la Belgique, des Pays-Bas ou encore de la Suède. Dès 1890, l'Allemagne produit plus d'acier que la GB. Les exportations de la GB vers ces pays chutent rapidement, de 52% du total en 1870 à 25% en 1913, parce qu'ils produisent désormais leurs propres biens manufacturés. L'évolution fut renforcée par le développement du protectionnisme sur le continent européen, alors que l'Angleterre restait fidèle au libre-échange. À la fin du siècle, la Russie se lançait à son tour dans l'aventure industrielle, avec des capitaux ... français (les emprunts russes) et des technologies ... allemandes.

B). La croissance économique allemande, accélérée par l'union douanière des États allemands

-         le Zollverein, qui avait été un des leviers de l'unité, est particulièrement spectaculaire - la production double entre 1895 et 1914, tandis que la population augmente de 17 millions d'habitants ; l'Allemagne possède alors la deuxième industrie du monde derrière les Etats-Unis, 16% de la production mondiale, et domine de la tête et des épaules, à la veille de la Grande Guerre, non seulement la sidérurgie européenne, mais aussi les industries de pointe que sont la chimie et l'électricité.

C). Avec ce phénomène de rattrapage, des similitudes apparaissent dans les structures socio-économiques,

mais aussi dans les paysages d'Europe occidentale. À la suite du Lancashire anglais, autour de Manchester, les usines textiles s'implantent dans le nord de la France (Lille-Roubaix-Tourcoing), mais aussi dans le Piémont et la Lombardie italiens, en Catalogne. Le charbon et la sidérurgie, autres piliers de la première révolution industrielle, structurent des régions entières, les pays noirs du Pays de Galles, des Midlands, du Nord et de la Lorraine, de la Ruhr et de la Silésie, des Asturies et du Pays Basque espagnol. Les terrils, les longs bâtiments des laminoirs, le rougeoiement des hauts-fourneaux sont des cadres commune à ces régions. Des migrations de travail se développent, Irlandais en Angleterre, Belges en France. Le maillage des réseaux de chemins de fer - qui ont constitué le levier de l'industrialisation allemande, est très dense dans toute l'Europe du nord ; il favorise le commerce international, faisant apparaître dans les grandes villes les quartiers de gares. Le développement de l'électricité à la fin du siècle favorise l'émergence de nouveaux modes de transports urbains : les années 1890 sont celles de la fièvre conjointe des tramways et des métros (Budapest en 1896, Vienne et Paris en 1898). Dans toute l'Europe occidentale, ces bouleversements développent et homogénéise la classe ouvrière, qui se dote d'organisations de défense de ses intérêts - syndicats comme le TUC britannique ou la CGT française, partis sociaux démocrates comme le SPD allemand qui est en 1913, par ses effectifs, le premier parti politique d'Europe. La diffusion du marxisme aboutit à la création d'Internationales - la Première en 1864, la Seconde en 1889, qui rassemblent des délégués de tous les pays d'Europe.

D). Cette homogénéisation pourtant ne concerne que l'ouest de l'Europe.

Le dualisme entre l'ouest et l'est s'accroît. L'Europe centrale et orientale reste fondamentalement celle des civilisations agraires ; les foyers industriels sont rares, circonscrits à quelques régions - la Bohême, la Silésie polonaise, ou aux grandes villes - Vienne, Saint-Pétersbourg, Moscou. Isolées géographiquement, ces zones industrielles ne le sont pas financièrement. L'Europe du capitalisme existe, créant même, dans le cas spectaculaire de la Russie, un modèle d'industrialisation importée. Industriels - Schneider, et banquiers français - Société générale, Banque de Paris et des Pays Bas, investissent dans le développement des chantiers navals et de la sidérurgie russe ; l'industriel suédois Alfred Nobel et la banque Rotschild financent, à Bakou, l'extraction pétrolière naissante. La Russie intéresse particulièrement les hommes d'affaires européens, parce qu'elle intéresse les États - très en retard économiquement, le pays est une grande puissance démographique et politique sur l'échiquier européen. Mais elle n'est pas un cas isolé - Schneider investit en Serbie, et participe en Bohême au capital des usines Skoda. Les capitaux allemands sont très présents dans l'Empire austro-hongrois, ce qui, une fois levée l'hypothèque de l'unité allemande, rapproche diplomatiquement les deux pays. La finance et la technologie allemande participent aussi au développement du réseau ferroviaire de l'Empire ottoman, avec la construction du Bagdadbahn. L'Europe centrale n'est donc pas entièrement déconnectée du processus d'industrialisation européen, mais son industrialisation est extravertie, renforce sa dépendance à l'égard de l'étranger, suppose un très fort endettement - la dette de l'État russe est passée de 4,8 millions de roubles en 1893 à 8,8 millions en 1913. Le hiatus économique entre l'ouest et l'est représente donc une constante de l'histoire de l'Europe depuis le milieu du XIXè siècle.

Pour dire autrement, l'Europe centrale et orientale est une des zones de déploiement des ambitions économiques des puissances occidentales.

II )Le monde en partage

A) Elle n'est pas la seule.

Dans notre monde où l'un des grands thèmes est celui du déclin démographique et du vieillissement de l'Europe, il faut rappeler qu'il y a un siècle, un homme sur 4 était Européen - contre un peu plus d'un sur 10 aujourd'hui. Il faut aussi rappeler que le chiffre de 450 millions d'Européens correspond à une dynamique due au fait que l'Europe a amorcé depuis longtemps sa transition démographique, grâce au vaccin, aux progrès de l'asepsie et de l'antisepsie (les grands travaux de pasteur se situent dans le troisième quart du XIXè siècle). Alors que la natalité reste élevée partout - sauf en France, la mortalité chute de manière spectaculaire. Entre 1860 et 1910, l'espérance de vie en Europe occidentale est passée de 40 à 50 ans, l'Allemagne a augmenté sa population de 60%, la GB de 52%. Or, cette Europe ne nourrit pas son monde, particulièrement dans ses régions orientales et méridionales où l'industrialisation est faible et la croissance démographique rapide. L'Europe de la fin du XIXè siècle est un continent de départ. En 40 ans, du début de la Grande Dépression économique en 1873 à la veille de la Grande Guerre, 50 millions d'Européens sont partis - le rythme de départ des Italiens est de 1 million par an entre 1906 et 1910.

B)C'est le plus souvent une émigration de ma misère

-         favorisée par les infrastructures ferroviaires qui conduisent aux grands ports d'embarquement de la Méditerranée ou de la mer du Nord, doublée d'une émigration de réfugiés, les naissance des États-nations ayant renforcé la xénophobie, mais aussi fait renaître l'antisémitisme, dans la plupart des pays d'Europe centrale et orientale. Les deux tiers de ces 50 millions sont allés vers les Etats-Unis, qui compte en 1910 un tiers d'habitants nés à l'étranger ou de parents étrangers - dont 8 millions d'Allemands, 4,5 millions d'Irlandais, 2,5 millions de Russes, 2 millions d'Italiens et 1,3 millions d'austrohongrois. Les autres sont allés en Argentine, au Brésil, et vers les Dominions britanniques principalement. Cette vaste diaspora contribue à créer, de part et d'autre de l'Atlantique en particulier, mais aussi dans les terres australes, une communauté de civilisation européenne, des « Europes d'ailleurs », non sans poser aux arrivants des problèmes identitaires : cf. le proverbe argentin : « Les Mexicains descendent des Aztèques, les Péruviens des Incas, les Argentins descendent des bateaux ».

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C) Ce phénomène ne coïncide qu'à la marge avec un autre grand phénomène de la fin du XIXè siècle qui est le redéploiement de l'impérialisme européen

. Les colonies de peuplement, hormis un certain nombre de territoires qui portent le drapeau britannique, auxquels il faut ajouter l'Algérie française et le Libye italienne, conquise au début du XXè siècle, sont en effet rares. Le surpeuplement n'a joué, comme mobile de l'expansion, qu'au début du XXè siècle, pour l'Italie et l'Allemagne.

La colonisation n'est pas à la fin du XIXè siècle un phénomène nouveau, mais jusqu'en 1870, le seul grand Empire colonial subsistant - une fois les Empires ibériques réduits à la peau de chagrin par les indépendances latino-américaines, et la France privée de ses possessions par la guerre de 7 ans (1756-1763), restait l'Empire britannique. Présente sur les 5 mers, l'Angleterre était alors la seule puissance mondiale. Beaucoup d'hommes politiques européens, et non des moindres, ne s'intéressaient qu'à l'équilibre européen : cf. Bismarck : « Ma carte du monde, c'est l'Europe ». La situation évolua dans les années 1870. L'Europe est alors verrouillée politiquement par un nouvel équilibre, créé par le système bismarckien, qui vise à isoler la France républicaine. Celle-ci compense cette marginalisation en Europe en renouant avec des ambitions coloniales. Par ailleurs, la généralisation du phénomène d'industrialisation mettait les pays d'Europe occidentale face à un double problème d'approvisionnement en matières premières - textiles, minières mais aussi monétaires, et de débouchés, les marchés européens, compte tenu de la faiblesse du niveau de vie des prolétariats ouvriers de l'ouest, et plus encore des paysans de l'est, restant relativement étroits. S'y ajoutait, dans le cas de la colonisation de l'Afrique, la volonté de main-mise sur de nouvelles richesses, propres à doper l'influence commerciale des puissances. La Belgique, puis l'Allemagne - après le départ de Bismarck, l'Italie enfin, emboîtèrent le pas à la France. Ce mouvement d'expansion corrélé au développement économique n'était pas spécifique de l'Europe : à la même époque, les Etats-Unis et la Russie étaient lancés à la conquête de leur propre espace intérieur ; mais l'étroitesse de l'Europe, un peu comme celle du Japon qui lorgnait vers la Chine littorale, l'amenait à déborder de ses limites.

D). Ce déploiement d'impérialismes économiques ne fut pas toujours conflictuel

Le congrès de Berlin de 1885 partagea l'Afrique sans grande difficulté entre les puissances occidentales. Ailleurs, dans des régions économiquement plus intéressantes, un capitalisme européen se déployait, caractérisé par des ententes entre les puissances : en Chine, les Européens, de concert avec les Etats-Unis et le Japon, firent front en 1900 face à la révolte des Boxers, par laquelle le pouvoir mandchou essayait de reprendre le contrôle du commerce et des finances chinois; dans l'Empire ottoman, les financiers français de la Banque ottomane et les financiers allemands travaillaient ensemble ; en 1907, une compagnie hollandaise qui extrayait du pétrole dans sa colonie indonésienne, la Royal Dutch, s'associa avec une compagnie de transport britannique implantée en Extrême-Orient, la Shell Transport ; la plus célèbre compagnie pétrolière européenne était née. Aussi bien les crises de concurrence impériale entre les puissances européennes se réglaient à l'amiable. Celle de Fachoda au Soudan aboutit à un partage des influences entre la France (ouest de l'Afrique) et l'Angleterre (axe Le Caire-Le Cap) ; les deux crises marocaines de 1905-06 et 1911, qui opposèrent la France à l'Allemagne, se réglèrent la première par une conférence de toutes les puissances européennes (Algésiras), affirmant le principe de la porte ouverte au Maroc, la seconde par un troc entre Paris et Berlin, le Maroc contre un morceau du Congo français. Bref, l'internationalisation du capitalisme était devenu une réalité en Europe, et s'appliquait aux espaces dominés.

2.5. Dans toute l'Europe occidentale, des milieux favorables à l'expansion impériale se développèrent, composés de géographes, de négociants et industriels, de militaires et de missionnaires. Certains hommes politiques, comme Joseph Chamberlain en GB ou Jules Ferry en France, théorisaient l'impérialisme comme un apport de civilisation qui incombait aux « races supérieures ». La fin du XIXè siècle fut certainement pour l'Europe l'apogée d'un complexe de supériorité, alimenté par une avance industrielle et technique, y compris dans les domaines du navire à vapeur (le steamer) et de l'armement, qui étaient les clés de l'expansion. Ce complexe était exalté par des écrivains, dont Rudyard Kipling, qui évoquait « le fardeau de l'homme blanc », et dont le Livre de la jungle constituait une parabole de l'Empire britannique.

III )Sédimentation et articulation des nationalismes

A) Au début du XXè siècle, les pays européens se pensaient avant tout comme des nations,

secondairement comme des Empires, troisièmement comme étant centre du monde. L'idée d'une Europe politique transcendant les États n'était à l'ordre du jour que dans les congrès socialistes de la IIè Internationale, dont les délégations, d'ailleurs composées sur des bases nationales, étaient loin d'avoir des idées homogènes. La belle formule de Jaurès, qui postulait que « le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée l'orage », mérite d'être nuancée, en tous cas explicité. La guerre qui va ruiner l'Europe à partir de 1914 n'était pas principalement due au choc des intérêts impériaux, tout à fait capables de s'associer et de passer des compromis, comme on l'a vu précédemment.

B) À côté de la question des nationalités, qui persiste en Europe orientale au sein des petits peuples,

se développe chez les grandes puissances, à partir des années 1870, un nationalisme de type affectif et culturel qui renvoie à une histoire plus ou moins récente. En France il prend l'aspect, après la défaite de 1871, d'une germanophobie attisée par le boulangisme et l'Affaire Dreyfus, créant l'obsession de l'Allemagne. En Allemagne, il est à la fois orienté contre la France, ennemie héréditaire depuis l'époque de Louis XIV, et contre les Slaves, qui limitent son ambition d'une Mitteleuropa allemande, envisagée par les théoriciens pangermanistes ; l'Allemagne est d'ailleurs la seule puissance à entrer en guerre en 1914 avec dans ses cartons un pan de réorganisation de l'Europe. La Russie panslaviste se polarise à la fois sur le péril jaune à l'est - défaite de 1905 contre le Japon, et contre les ambitions territoriales allemandes à l'ouest. L'Italie, héritière d'un long contentieux avec l'Autriche, ne lui pardonne pas de lui barrer le chemin des terres irrédentes. Ce nationalisme xénophobe est partout porté par l'institution scolaire, par les écrivains - Barrès en France, Dostoïevski en Russie, et par des associations, parfois là où on s'y attend le moins ; Marc Ferro note ainsi qu'en 1912 le CIO compte en 1912 28 militaires sur 44 membres ! En Allemagne, en Autriche mais aussi en Russie, les militaires exercent aussi un rôle important dans le processus de décision politique. Ce nationalisme politique et culturel ne prend nulle part la forme d'un parti belliciste, mais il crée un climat, une familiarité avec l'idée de la guerre, présentée comme menaçante à partir du début du siècle, et à laquelle il faudra faire face avec résolution patriotique.

C). Ce nationalisme est redoublé par la compétition économique en Europe même.

Il favorise d'ailleurs une course aux armements, en particulier depuis que Guillaume Il a décidé de doter son pays d'une puissante marine : « l'avenir de l'Allemagne est sur l'eau », et les rivalités sont très tendues entre les grandes firmes d'armement européennes : l'autrichien Skoda, l'allemand Krupp, le français Schneider et l'anglais Vickers. L'Europe entre dans l'ère de la compétition économique et parallèlement, de la quantification et de la statistique. Les pays vivent dans la hantise du déclassement, voire de la décadence (1).  La marche de l'Allemagne vers le leadership économique, en partie corroborée par les chiffres, inquiète : en 1890, les exportations allemandes représentaient 50% des exportations britanniques, en 1913, elles les dépassent d'un tiers en Europe. Cette hantise d'une hégémonie allemande devient un phénomène d'opinion, sensibilisée par le livre du journaliste anglais Williams qui dénonce l'invasion des produits Made in Germany. En 1917, le journaliste russe Kulicher reprendra le thème, expliquant que la victoire permettra d'éviter l'invasion de la Russie par les produits allemands (ce qui était le cas avant guerre). L'idée est particulièrement vivace en GB, France et Russie et ce n'est pas un hasard s'ils s'unissent pour former la Triple Entente. L'économie est ainsi un des facteurs de la formation des blocs en Europe.

(1) L'obsession n'est pas seulement économique, elle est aussi démographique et militaire - cf. la loi de 3 ans en France pour pouvoir maintenir les effectifs au niveau de l'armée allemande, cf. la loi du Two power standard britannique votée dès 1889.

D). La France a saisi le mécanisme, qui utilise pour sortir de son isolement diplomatique le système des emprunts russes.

On fournit à l'économie de l'Empire les moyens de son industrialisation, moyennant une alliance militaire en bonne et due forme. « La France, c'est la caisse », plaisante Nicolas Il. En face, les liens entre l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie sont encore plus évidents, renforcés par le poids économique des minorités allemandes en Bohême. Dès les années 1860, la Darmstadter Bank et la Diskonto ont investi dans le décollage économique de la Double Monarchie. Des complémentarités se tissent, opposant des groupes de puissances. L'articulation entre nationalisme politique et nationalisme économique s'observe par la conjonction entre milieux d'affaires et milieux militaires. En France dans le Parti colonial, dirigé par P.E.Flandin, en Allemagne au sein de la Ligue pangermaniste qui réclame la Mitteleuropa au nom des nécessités d'expansion économique du Reich. Industriels et banquiers italiens sont favorables à l'expansion en Libye, mais aussi dans les Balkans (Albanie et Monténégro). Les grands propriétaires et industriels du sud de la Russie, exportateurs de céréales et de fonte, sont les artisans du panslavisme, qui ouvrirait au pays les marchés balkaniques et méditerranéens, par le contrôle des détroits.

Au total, il faut conclure, dans l'Europe de 1913, à une sédimentation des nationalismes, cristallisée par la formation de blocs qui correspondent à des intérêts à la fois géostratégiques et économiques. Dans cette dynamique, les rivalités proprement coloniales et la Weltpolitik de Guillaume Il n'ont fait que jeter un peu d'huile sur le feu.

E)Pour que la guerre éclate, il a fallu que ce faisceau de phénomènes se greffe sur le rejeu de la question d'Orient.

L'Europe centrale et orientale, lieu de rivalités entre les milieux d'affaires des puissances, car tous les États y ont besoin de capitaux, d'infrastructures et d'industries lourdes, est aussi une zone - la seule alors , de grande incertitude politique. Le premier aspect du problème concerne l'Autriche et la Russie.

La tutelle autrichienne est de plus en plus mal supportée par les Hongrois et les Tchèques, à cause de l'inégal développement économique; celle des Russes, après la révolution de 1905 et la défaite contre le Japon, est contestée par les minorités occidentales de l'Empire - Polonais, Biélorusses, Moldaves. Les forces centrifuges sont donc fortes au sein des deux grands empires, qui voient dans la guerre un moyen de restaurer l'unité. Le deuxième aspect du problème concerne les Balkans. Pour asseoir leur alliance avec la Russie, la France et l'Angleterre ont abandonné l'Empire ottoman, ce qui laisse libre cours à l'expansion militaire et diplomatique de Pétersbourg dans les Balkans. Lorsque la Serbie choisit l'alliance franco-russe, l'Autriche réplique par une guerre douanière et annexe la Bosnie. C'est cette situation d'occupation qui provoque l'attentat de Sarajevo, lors duquel l'héritier au trône d'une grande puissance est assassiné par un étudiant nationaliste revendiquant l'indépendance de son pays. Sarajevo est un événement à la fois déclencheur et symbolique. La problématique du nationalisme des puissances s'est greffée sur celle du mouvement des nationalités des petits peuples et États. La Grande Guerre naît de cette conjonction, car si les Grands maîtrisent assez correctement leurs propres antagonismes (comme le montrent les compromis trouvés sur les questions coloniales), ils ne maîtrisent pas ceux des petites nations. En cherchant à s'étendre dans les Balkans, les deux blocs, alors figés, ont réintroduit dans les relations internationales une part d'aléatoire.

La guerre est donc le produit à la fois de la mystique nationaliste des puissances, de leur expansion industrielle, et de l'insatisfaction des nationalités. Ces éléments se télescopent en juin 1914 dans les Balkans, zone de fluidité politique - c'est l'appel du vide, où ils sont les plus exacerbés.

Cours 6: Portrait d'un suicidé

1. Repenser l'Europe

1.1. La conjoncture: un continent traumatisé

1.1.1. Les aspects du choc démographique

Les pertes humaines, inégalées jusqu'alors dans un conflit, sont évaluées pour l'ensemble de l'Europe à près de 9 millions de morts, auxquels il faut ajouter un million de décès dus à l'épidémie de grippe espagnole de la fin de la guerre (dont Apollinaire), et le déficit de naissances des années 1914-18. Ce sont des pertes sélectives du point de vue structurel, qui ont touché des hommes jeunes (entre vingt et quarante ans); elles provoquent une baisse des taux de natalité et ont des répercussions sur les pyramides des âges (classes creuses, vieillissement). L'Europe cesse d'être ce moteur démographique de la planète qu'elle avait été dans le dernier tiers du XIXè siècle. Le choc n'est pas irrémédiable, d'importants phénomènes migratoires compensent en partie la saignée. Cependant, l'impact démographique de la guerre reste très important au plan des mentalités: il fait de la France, où il intervient dans le cadre d'une démographie très déprimée, un pays où l'angoisse du déclin favorise la volonté de puissance. Dans les États révisionnistes, et en particulier l'Italie, il nourrit la colère et le sentiment d'un vain combat.

1.1.2. La carte des destructions territoriales

Notons d'abord que la guerre n'est pas terminée partout: elle se poursuit en Russie par une guerre civile beaucoup plus coûteuse en vies et en biens matériels que la Grande Guerre elle-même, qui se prolonge jusqu'en 1921. La Russie est un cas limite et il faut relativiser l'idée d'un continent détruit. Il y a certes une Europe des champs de bataille: outre la Russie occidentale, les régions septentrionales de la France et de l'Italie, les Balkans, mais aussi des pays épargnés, parmi les vainqueurs (la GB), comme parmi les vaincus (l'Allemagne). En France les destructions sont considérables, invalidant les régions les plus industrialisées: la «zone de mort» de 500 kms de long sur 15 à 25 de large, dont parle le géographe Albert Demangeon dans Le déclin de l'Europe (1920) est un véritable désert lunaire. Plus de routes, de ponts, des industries démantelées, des puits de mines inondés; la production de fer a baissé de 60%, celle de charbon de 95% dans le Nord. La récolte de blé est amputée du tiers, celle de pomme de terre de moitié. Ces destructions nourriront le tropisme des réparations. En Italie, elles favoriseront l'irrédentisme, perçu comme une compensation.

Les pertes démographiques et économiques pèsent de tout leur poids sur la conscience des Européens: elles exacerbent le sentiment du sacrifice, qui légitime les appétits des vainqueurs et emplit les vaincus d'amertume. Ce syndrome de l'hécatombe est essentiel pour comprendre à la fois la politique des vainqueurs et les réactions des peuples aux traités.

1.1.3. Des régimes engloutis dans la débâcle

Les mutations politiques sont beaucoup plus décisives. La disparition des 4 grands Empires - russe, allemand, austro-hongrois et ottoman - fait de l'Europe centrale et orientale une zone d'entropie politique. Partout la guerre a servi de catalyseur, mais les conditions d'effondrement sont variées. L'Empire russe disparaît dès février 1917, sous le poids d'une révolution endogène. Les trois autres disparaissent de jure entre novembre 1918 et août 1920: -abdication de Guillaume II, traité de Saint-Germain-en-Laye, de Trianon et de Sèvres. Dans les trois cas, les Alliés ont pesé de manière essentielle: en Allemagne, Wilson refuse de négocier avec Guillaume II; la disparition de l'Empire ottoman s'inscrit dans la continuité d'un retrait séculaire de l'homme malade de l'Europe , amorcé par l'indépendance grecque et accéléré par les guerres balkaniques; les Anglais jouent un rôle clé en utilisant l'appui des tribus arabes contre l'autorité du sultan (politique du colonel Lawrence); Quant à la disparition de l'AutricheHongrie, François Fejtô s'est attaché à montrer dans un livre récent qu'elle n'était pas inéluctable malgré les mouvements nationaux, mais qu'elle a été favorisée tout à la fois par les promesses territoriales faites par les Alliés aux Italiens, Serbes et Roumains, et par la propagande des nationalistes tchèques Benes et Masaryk appuyés par les gouvernements des vainqueurs européens.

1.2. La logique des «reconstructeurs»

1.2.1. Versailles: quelles visions de l'Europe?

La fin de la guerre crée donc un vide considérable, où pour mieux dire, une Europe occidentale victorieuse, sans contrepoids à l'Est. La question est de savoir si les vainqueurs réunis à Versailles souhaitaient corriger ce déséquilibre fondamental? Deux des quatre vainqueurs, la France et l'Italie, ont une vision étroite, ethnocentrée, de l'Europe. La première veut renouer avec un système traditionnel d'alliances contre l'Allemagne, appuyé d'une part sur les anglo-saxons, d'autre part sur des alliances de revers où les pays de l'ex Autriche-Hongrie et la Pologne se substitueraient à la Russie. La seconde veut l'application des traités de Londres et de Saint-Jean-de-Maurienne, une mare Adriatica italienne, et également le démantèlement de l'Empire des Habsbourg avec une Autriche indépendante. La GB de Lloyd George voit plus large, mais dans une vision traditionnelle de l'équilibre européen ou coexistent des données anciennes - empêcher l'hégémonie française sur le continent, et nouvelles - faire barrage au communisme. La menace bolchévique couvre d'ailleurs constamment de son ombre les négociations de Versailles. (cf.infra). Seul Wilson a une vision véritablement nouvelle des RI, fondée non sur des alliances interétatiques mais sur une société des Nations, non sur des blocs mais sur une sécurité collective, non sur des accords secrets mais sur une diplomatie ouverte. Il vise une sécurité idéale, alors que ses alliés sont attachés à des objectifs de sécurité immédiate.

1.2.2. Faire droit aux nationalités

On peut voir la reconstruction géopolitique de l'Europe comme l'acte i achèvement du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Mais le principe peut aussi masquer une convergence d'intérêts divers: volonté de sécurité et d'influence de Clemenceau et Orlando, désir d'équilibre européen de Lloyd George, souci de désamorcer les nationalismes fauteurs de guerre pour le Président des États-Unis. La nouvelle carte surgit en partie de ce dénominateur commun.. Trois États nouveaux sont

créés: la Yougoslavie, qui regroupe, autour du royaume des Serbes, Croates, Slovènes et Monténégrins dans un État unique; la Tchécoslovaquie, composée de la Bohême, de la Slovaquie et de la Ruthénie subcarpathique; la Pologne, recomposée 124 ans après sa disparition. Des nationalistes comme Masaryk ou Paderewski ont été les promoteurs

inlassables de la cause de leur pays auprès des Alliés. D'autres sont récompensés de leur engagement auprès de l'Entente: la Roumanie double sa superficie et sa population, recevant la Bessarabie et la Transylvanie, la Grèce obtient la Thrace. Une partie de ce processus de reconstruction cependant ne dépend pas des Puissances. La Finlande et les trois États baltes, sécessionnistes après la chute de l'Empire des Tsars, sont en 1919 proches d'obtenir une indépendance que les Alliés, heureux de voir des territoires soustraits à l'influence soviétique, s'empresseront d'avaliser.

Au total, les événements de l'année 1919 constituent un congrès de Vienne inversé. A l'Europe des empires reconstituée en 1815 après le séisme révolutionnaire et napoléonien, on cherche à substituer l'Europe des nations. Le Printemps des Peuples de 1848 paraît entrer dans les faits.

1.2.3. Vae victis

Toutefois, cette paix au nom du droit est aussi une paix de force. Ni les vaincus, ni la Russie, passée du statut d'alliée à celui d'ennemie, ne sont invités à son élaboration (même en 1815, les vainqueurs de Napoléon n'avaient pas commis cette erreur et avaient convié la France - Talleyrand - à participer au congrès de Vienne). La paix exclut au nom de l'idéologie: contre le bolchevisme des soviets que les Puissances ne reconnaissent pas, contre l'impérialisme des Allemands auxquels l'article 231 du traité de Versailles impute la seule responsabilité des dommages de guerre. En réalité l'éviction de principe des vaincus garantit la satisfaction des vainqueurs. Les clauses territoriales sont draconiennes: l'Allemagne perd 1/5è son territoire, l'Autriche est réduite pratiquement à l'ancien duché des Habsbourg: 84.000km2 et 6,5 millions d'habitants dont le quart vit à Vienne! La Hongrie perd les deux-tiers de son territoire et est désormais totalement enclavée, tandis que la Bulgarie est privée d'accès à la mer Égée. Les clauses économiques sont tout aussi redoutables et pèsent uniquement sur l'Allemagne: elle est la seule grande puissance économique dans le camp des vaincus, et la seule solvable, du moins en théorie. L'article 231 justifie opportunément la formule «l'Allemagne paiera» du ministre français Klotz. Au principe des réparations admis dès 1918 et ratifié par le traité de Versailles en juin 1919 s'ajoute le détachement de la Sarre, le libre accès du réseau du Rhin aux navires français et la clause de la nation la plus favorisée en faveur de la France. Cette "paix carthaginoise", ainsi que la qualifie l'économiste britannique J.M.Keynes, va servir de terreau au révisionnisme qui domine l'Europe de l'Entre-Deux-Guerres.

1.3. Triomphe de la démocratie?

1.3.1. L'année de la démocratie

Paradoxe intéressant, ces traités de paix fort peu démocratiques dans la manière dont ils ont été conçus ont pour objet de promouvoir la démocratie, qui constitue un second objectif commun aux vainqueurs. Fejtô remarque (cf.op.cit. ) que la destruction de l'Empire austro-hongrois a procédé d'une volonté de la France, pour qui il était le symbole de la monarchie catholique et cléricale, de républicaniser l'Europe. De fait, les vieux modèles de démocratie que sont la France, la GB et les États-Unis font partout des émules; n'ont-ils pas résisté victorieusement à l'épreuve de la guerre? L'Allemagne républicaine se dote en août 1919, à Weimar, d'une constitution qui emprunte aux États-Unis le fédéralisme et la conception de la seconde assemblée, mais aussi aux lois constitutionnelles des débuts de la IIIè République un régime Janus, qui peut être aussi bien parlementaire que présidentiel. L'Autriche opta également pour une république fédérale. La Pologne et la CSK, où la francophilie était vive, optèrent pour un système proche de celui que l'usage avait consacré en France, avec un régime parlementaire dominant. La Roumanie et la Yougoslavie, qui possédaient des dynasties régnantes, choisirent la monarchie constitutionnelle. Partout le pluralisme politique et la liberté de la presse furent instaurés, et dans les pays où les partis politiques étaient nombreux, comme en Pologne ou en CSK, des gouvernements de coalition se formèrent.

1.3.2. Une Europe orientale balkanisée et fragile

Dès l'origine pourtant, la reconstruction entreprise par les puissances en Europe centrale et orientale avouait trois faiblesses majeures.

La «normalisation démocratique» de l'année 1919 plaquait les structures politiques de puissances industrielles sur des pays où, à l'exception de la CSK, le clivage dominant opposait des aristocraties terriennes à des masses paysannes sans éducation politique. Tous les pays d'Europe centrale butaient sur le faible développement d'une bourgeoisie dont l'audience seule était capable d'assurer le respect des formes de la démocratie libérale. Dès 1919, la fragile république hongroise du comte Karolyi explosa sous la pression de la révolution communiste de Bela Kun, bientôt suivie de la mise en place du régime autoritaire du régent Horthy au début de 1920.

En dehors, une fois encore, de la CSK qui pouvait compter sur les industries de Bohême, les nouveaux États n'étaient guère viables économiquement. Ils étaient essentiellement agricoles, n'avaient pas, ou peu, d'accès à la mer, et manquaient de capitaux. Keynes remarquera en 1920 la vacuité des traités sur ce point, les vainqueurs obnubilés par les réparations ne prévoyant rien pour assurer «l'avenir économique des États dont ils avaient en main la destinée.»

Même sur le point fondamental que constituait la question des nationalités, l'échec est patent. Tous les États créés restent en fait multinationaux: la CSK se trouve face à 4,5 millions d'allogènes, sans compter le fait que Tchèques et Slovaques n'ont pas la même histoire; la Roumanie, homogène dans ses frontières d'avant-guerre, est devenue un kaléidoscope de peuples; la Pologne et la CSK se disputent la région de Teschen; en Yougoslavie, les centralistes proserbes ne parvenaient pas à se mettre d'accord avec "les gens de l'autre côté" (Croates, Slovènes et Serbes de l'ancien Empire Habsbourg) sur un texte constitutionnel; quant au peuple magyar, il formait désormais une véritable diaspora sur les périphéries de la Hongrie proprement dite.

Au lendemain de la guerre, les Puissances cherchent à plaquer un concept qui leur est cher - celui d'État-nation -, sur des régions qui ne s'y prêtent pas. De manière plus pragmatique, elles ont subordonné toutes les considérations nationales à des impératifs géostratégiques, qui visaient à affaiblir ou à annihiler les puissances centrales. Stefan Zweig comparait l'Autriche à un « tronc mutilé et saignant de toutes ses veines (...) à qui l'on disait : - tu dois exister ».

1.3.3. Révisionnisme et premières menaces sur la démocratie

Aucun des États de l'Europe balkanisée n'est toutefois assez puissant pour remettre seul en question les acquis des traités. Au fond, l'Europe centrale et orientale reste dans la logique amorcée au XIXè siècle par le déclin de l'Empire ottoman, puis de l'Autriche-Hongrie: par delà les modifications de frontières et les changements de régime, elle demeure un champ ouvert aux manceuvres diplomatiques et aux investissements économiques des Occidentaux.

Plus inquiétante, en cette année 1919, est la déstabilisation de l'Allemagne et de l'Italie, qui faisaient partie avant-guerre des grandes puissances. Elle n'est certes pas réductible au problème des traités, mais ils ont joué un rôle essentiel. Allemands et Italiens se perçoivent avant tout en 1919 comme des victimes, et se déclarent donc révisionnistes.

En Allemagne, les clauses du traité de Versailles, connues le 7 mai, provoquent la consternation: le Diktat commande désormais la politique extérieure allemande, dont l'objectif sera, de Cuno à Hitler en passant par Stresemann, et avec des moyens forts différents, l'élision du traité. Versailles constitue donc dès l'origine un facteur de tension dans les relations internationales. La Reichswehr en fait porter le poids sur les hommes de Weimar et contribue à discréditer un régime sans ancrage historique. Alors même que l'état-major a provoqué l'abdication du Kaiser et exigé l'entrée des socialistes au gouvernement, dans le but d'obtenir de meilleures conditions d'armistice, le mythe d'une armée allemande invaincue, trahie par une république qui abaisse l'Allemagne, se déploie durablement. Elle a pour conséquence la légitimation de forces politiques extraparlementaires qui, des Corps Francs au NSDAP, en passant par les Stahlhelm et les SA, occupent la rue, fragilisent le régime et soumettent le pays, à partir de 1919, à une atmosphère de putschisme et de terreur politique.

La situation n'est pas meilleure en Italie, qui fait les frais de la contradiction entre les promesses territoriales faites par la France et la GB, et les principes de Wilson. Orlando et Sonnino seront incapables d'imposer à Wilson les revendications italiennes. Le thème de la victoire mutilée embrase l'opinion, avec des conséquences assez comparables à celles du révisionnisme allemand: hostilité au régime parlementaire, jugé faible et incapable d'imposer l'intérêt de la nation, constitution de troupes d'anciens-combattants, dont l'élite, les arditi , sont conduits par une célébrité nationale, le poète Gabriele d'Annunzio.

L'ordre versaillais est fragile, sans consensus. C'est un ordre de compromis entre des principes nobles, qui mettent en exergue la démocratie, et des préoccupations géostratégiques qui puisent à une vision traditionnelle et pragmatique des relations internationales. C'est aussi un ordre étroit, compromis subtil entre trois puissances, dont deux sont assises sur les marges occidentales du vieux continent, et la troisième extérieure à l'Europe.

2. Dépendances et influences

2.1. Les États-Unis face aux responsabilités mondiales

Les États-Unis étaient passés, entre 1914 et 1917, d'une neutralité prudente commandée par la diversité ethnique du creuset américain à une politique d'engagement en faveur de l'Entente. Les liens historiques et culturels avec la GB, les liens affectifs avec la France  «the sacred sword of La Fayette» -, les nécessités du commerce extérieur américain et l'intensification de la guerre sous-marine par les Allemands à partir de janvier 1917 avaient fait pencher la balance. Woodrow Wilson avait joué un rôle essentiel dans cette évolution, estimant que "le droit était plus important que la paix" . Wilson, qui avait été professeur d'économie politique à Princeton, croyait au libéralisme et estimait qu'il y avait une contradiction entre la position économique désormais dominante des États-Unis et la tradition isolationniste. Il fallait assumer, d'autant plus que les 14 points étaient populaires en Europe, soutenus par les libéraux, les progressistes et une Ligue de solidarité pour la cause internationale qui rassemblait Anatole France, Georges Duhamel, Jules Romains, Stefan Zweig, H.G.Wells et beaucoup d'autres. J.B.Duroselle remarque que les États-Unis, ne revendiquant rien pour eux-mêmes, pouvaient parler au nom de la Justice. Ils apparaissaient comme les promoteurs de la paix en Europe, un rôle brisé par le refus des républicains du Congrès, par tradition isolationniste, d'accepter l'entrée de leur pays dans la SDN.

2.2. Le roi-dollar: une suprématie contraignante

Ce retour à l'isolationnisme avait des limites. Pendant la Grande Guerre, les Alliés européens se sont endettés auprès des États-Unis pour financer la guerre. Ces dettes interalliées s'élèvent en 1919 à 11,7 milliards de dollars, soit trois fois les investissements américains dans le monde à la veille de la guerre. Par ailleurs, tant qu'ils l'ont pu, les Européens ont payé les États-Unis en or, ce qui a eu pour conséquence de faire glisser la moitié du stock d'or mondial dans les coffres de la Reserve Federal Bank. Ce phénomène a trois conséquences. Au lendemain de la guerre, seul le dollar est encore convertible en or, le sterling étant détaché de l'or en mars 1919. Le dollar devient la monnaie refuge par excellence, par l'intermédiaire d'un nouveau système, le Gold Exchange Standard (expliquer). En second lieu, les Européens, face à leurs besoins de reconstruction et ne disposant que de monnaies dévaluées, souffrent d'un dollar gap et ont absolument besoin de crédits américains. Troisièmement enfin, les Américains refusent de faire l'impasse sur cette énorme créance et l'annulation des dettes interalliées, réclamée par Keynes, mais ils ne peuvent rentrer dans leurs fonds que s'ils favorisent un redressement financier de l'Europe qui la rendrait solvable. Les Américains, sortis officiellement du jeu européen par le retour à l'isolationnisme, s'y trouvent en fait maintenus par les contraintes économiques et monétaires.

2.3. A l'est, l'irruption du communisme

2.3.1. Naissance de la 111è Internationale

A la puissance qui se confirme à l'ouest répond la lueur qui se lève à l'est. A la fin de l'année 1918, le bolchevisme reste une inconnue, pour reprendre le mot de Churchill: «une charade, enveloppée dans un mystère, à l'intérieur d'une énigme» . Les Occidentaux ont perçu la puissance de conviction de l'idéologie communiste, à l'instar de Wilson dont les 14 points sont une réponse, deux mois après la Révolution d'Octobre, aux thèses de Lénine. Mais ils n'en découvrirent que progressivement la capacité d'expansion sur le terrain. Là encore, l'attitude de Wilson est révélatrice, qui évolue de la bienveillance à une tentative de conciliation entre rouges et blancs (mission Bullitt), puis à une neutralité hostile: «Ma politique est de laisser la Russie aux bolcheviks - ils cuiront dans leur jus jusqu'à ce que les circonstances aient assagi les Russes - et de nous borner à empêcher le bolchevisme d'envahir les autres parties de l'Europe». (25/3/19).

Déclaration nette, et qui répond à la tenue du Congrès de Moscou qui vient de fonder, du 6 au 9 mars 1919, la 1110 Internationale. Le manifeste du lier Congrès, qui insiste sur l'impact révolutionnaire de la guerre, condamne la social-démocratie et la démocratie bourgeoise, appelle à la dictature du prolétariat, souligne le caractère irréductible à tout compromis de l'Internationale communiste.

2.3.2. La poussée communiste en Europe

La création du Komintern s'accompagne d'une poussée du communisme en Europe qui n'en est pas la conséquence: elle lui est en partie antérieure (en Allemagne) et l'organisation est alors trop faible pour l'avoir impulsée. Mais cette poussée donne de la crédibilité au thème de la révolution mondiale.

En 1919, la contagion révolutionnaire touche principalement trois pays: l'Allemagne, la Hongrie et l'Italie. C'est dans les deux premiers que le mouvement est le plus radical, puisqu'il aboutit à des formes de pouvoir institutionnalisées: la République des conseils de Kurt Eisner contrôle la Bavière, la République des soviets de Bela Kun étend temporairement son autorité à la majeure partie de la Hongrie. Il y prend aussi l'aspect de mouvements insurrectionnels, dont le plus connu est la prise de Berlin par les spartakistes allemands du 5 au 12 janvier 1919. En Italie domine la forme des grèves révolutionnaires armées, avec barricades, occupation des terres et des usines; moins paroxystique, le mouvement y dure aussi plus longtemps - c'est le bienno rosso, alors que les républiques de Kurt Eisner (11/18-2/19) et de Bela Kun (3/19-8/19) ne se maintiennent respectivement que 3 et 4 mois. La poussée communiste est aussi marquée par la diversité de son implantation géographique: outre Berlin et la Bavière, Brême et Magdebourg se soulèvent en Allemagne tandis qu'en Italie sont concernés non seulement Milan et Turin, mais aussi la plaine du Pô et le Latium. Même la base sociale est relativement variée: dockers, ouvriers et soldats démobilisés en Allemagne, ouvriers et paysans en Italie, ouvriers, bourgeois et militaires en Hongrie, Bela Kun ayant promis de reconquérir les territoires enlevés à la Hongrie au lendemain de la guerre.

2.3.3. De l'intervention au cordon sanitaire

En Italie, les mouvements étaient trop larvés pour justifier une intervention extérieure; en Allemagne, la Reichswehr et les Corps Francs, appuyés par le SPD, se chargèrent de la répression. En Hongrie, un corps expéditionnaire français vint prêter main forte aux Roumains pour mettre fin à la république de Bela Kun, d'ailleurs discréditée par la terreur rouge qu'elle faisait régner. Restait le problème de la Russie soviétique. Face à la peur du bolchevisme qui irradiait l'Occident, les vainqueurs de la guerre cherchèrent, au début de l'année 1919, à marier deux politiques: l'établissement d'un cordon sanitaire qui isolerait la Russie et une intervention armée qui favoriserait les Russes blancs en vue d'une réorganisation politique du pays excluant les bolcheviques. Cette dernière s'avéra un échec: elle buta sur les mutineries des marins français de la mer Noire, la lassitude des armées et des opinions publiques, lasses de 4 ans de guerre, l'absence de coordination des différents corps expéditionnaires, et sur les réticences de Wilson qui se méfiait de l'impérialisme de ses alliés européens, et qui considérait que "mettre une armée de ligne face à un mouvement révolutionnaire revenait à utiliser un balai pour empêcher la marée de monter". A partir de l'été 1919 - et à l'exception de l'aide française pour libérer la Pologne de l'Armée Rouge l'année suivante - on mit l'accent sur la politique de cordon sanitaire, qui fut le troisième enjeu de la balkanisation de l'Europe orientale: les États baltes et la Finlande, la Pologne, la Roumanie agrandie - qui avait aidé à mater Bela Kun, et plus à l'ouest la CSK et la Hongrie désormais aux mains de Horthy, constitueraient désormais un rempart à deux niveaux de profondeur face à une réalité communiste que l'on choisissait d'ignorer, faute de pouvoir l'anéantir.

À ces contraintes, il faudrait ajouter le développement de l'anticolonialisme, en particulier au Proche-Orient et en Asie, où la guerre a dégradé l'image de l'Europe.

. Des peuples désorientés

3.1. La déstabilisation économique et sociale.

3.1.1. Naissance du désordre économique mondial

La révolution la plus radicale de l'après-guerre est sans doute économique. A cet égard, la perte des avoirs européens à l'étranger (83% pour l'Allemagne, 58% pour la France) et la capacité des EU à peser sur la reconstruction de l'Europe et à étendre la dollar diplomacy du Nouveau Monde à l'Ancien ne sont qu'un aspect du problème. L'essentiel, qui touche les peuples dans leur quotidien, est la naissance de l'inflation et de l'instabilité monétaire.

Pour financer la guerre, les États ont recouru à l'emprunt à court terme d'une part, à la planche à billets d'autre part. La masse monétaire en circulation s'est multipliée par 6 en France, par 9 en Allemagne; détachées de l'or, les monnaies européennes sont privées d'un repère mathématique et psychologique essentiel. L'inflation continue après-guerre: il faut payer les dettes, financer la reconstruction, assister les mutilés, les veuves et les orphelins. Les "charges du passé" (A.Sauvy) représentent encore plus de la moitié du budget français en 1931. Multiplication des billets et pénurie de biens de consommation débouchent sur une inflation bientôt spiralaire: la perte de pouvoir d'achat des particuliers sur le marché intérieur, des entreprises et des États face aux produits américains à cause de la dévaluation ne peut être compensée que par des nouvelles émissions monétaires. Le dollar, qui valait 4,2 marks en 1914, en vaut 9 en janvier 1919 et 64 à la fin de l'année!! Fortement liées au mark, les monnaies des nouveaux pays d'Europe centrale s'effondrent également.

De ce fait, la monnaie prend dans les RI une place centrale. Elle devient enjeu de puissance, et la GB met en place une politique d'austérité pour que "La livre puisse regarder le dollar en face". La variabilité des taux de change rend les monnaies concurrentes et favorise les déplacements des capitaux flottants (spéculation) entre les grandes places financières. Les gouverneurs de Banques centrales, Montagu Norman, Emile Moreau ou Benjamin Strong deviennent des personnages puissants, qui négocient des aides aux monnaies des États balkaniques contre des avantages économiques et politiques. La monnaie devient à partir de 1920 le thème essentiel de nombre de conférences internationales (Gênes), non plus seulement un outil, mais un enjeu de la politique.

Anxiogène, l'instabilité monétaire freine les investissements industriels. Elle contribue au ralentissement du commerce international, auquel concourent également le protectionnisme des États, soucieux de défendre leurs industries en reconstruction ou naissantes (pour les Balkans), et la réorganisation politique de l'Europe centrale: 20.000 kms de frontières nouvelles et des régions entières privées de leurs sources d'approvisionnement et de leurs débouchés naturels.

3.1.2. Pertes de cohésion sociale

La question posée par Jean Jacques Becker à propos de la France, à savoir: La guerre a-t-elle brisé les armatures sociales traditionnelles, mérite d'être élargie à l'ensemble de l'Europe.

Les conditions mêmes du conflit, guerre longue, guerre de masse, ont créé un clivage nouveau entre ceux du front et ceux de l'arrière; les premiers accusant les seconds d'être des "planqués" et des "profiteurs de guerre". Dorgelès fait dire à Vieublé, dans Les Croix de bois : " ...à Paname, ils ne savent plus ce que c'est que la guerre. Personne y pense, sauf les vieilles qui ont leurs mômes au front... J'ai retrouvé des poteaux qui gagnent 20F par jour. Tiens, un gars qui avait une petite taule où il fait la réparation de bicyclettes, il est millionnaire maintenant, il fume des cigares à bague, que t'oserais pas y toucher..." Face à cette méfiance existe au contraire une solidarité nouvelle et puissante entre ceux qui ont vécu pendant des années, coupés de la vie civile, l'enfer des tranchées; elle se prolonge après-guerre par l'efflorescence des associations d'anciens-combattants. Ainsi apparaissent des formes de sociabilité qui sont transversales aux classes sociales traditionnelles. Parmi elles, les mutilés constituent un monde à part, images survivantes de l'horreur, qui hantent les tableaux des expressionnistes allemands, dans lesquels on les voit mendier dans les rues, à moins qu'ils ne dépensent leur pension dans les cafés bruns en jouant aux cartes.

A terme, la guerre constitue un choc pour toutes les classes sociales. C'est vrai pour la paysannerie, qui massivement engagée dans les troupes d'infanterie, a payé partout en Europe le plus lourd tribut: sur 5,4 millions d'actifs agricoles français en 1914, on compte 673.000 tués et 500.000 blessés graves, soit une ponction de 22%, aggravée par le départ des veuves et le non retour des jeunes démobilisés à la terre. En Europe centrale et méridionale, la paysannerie est laminée par l'endettement et l'usure; en Russie, les riches terres à blé de l'Ukraine ont été ravagées par la guerre. Pourtant, un important sentiment d'hostilité aux mondes paysans parcourt l'Europe: en France on leur reproche de s'être enrichis en profitant de la hausse des prix des denrées alimentaires, en Italie d'être trop rouges, en Russie au contraire de saboter la révolution. Face à cette hostilité, le mécontentement paysan est un des éléments de rupture de la cohésion sociale d'avant-guerre.

La paupérisation des classes moyennes a donné lieu à une abondante historiographie qui l'a reliée à la naissance du fascisme. Cette paupérisation vaut surtout pour l'Europe occidentale, car les classes moyennes sont peu importantes en Europe orientale et en voie de disparition dans la Russie soviétique, chassées ou pourchassées par la Révolution et la guerre civile. Ailleurs, elle est une réalité attestée dès les années de guerre: en 1916, le préfet de police de Berlin indique que les employés, ruinés par l'inflation, ne peuvent plus se nourrir et se vêtir décemment. En France, la fortune des épargnants est passée de 113 milliards de francs-or à l'équivalent de 15 milliards entre 1914 et 1919.

Même si proportionnellement, la classe ouvrière est moins atteinte, les flambées de grèves de 1919 et 1920 doivent au moins autant à la dégradation du pouvoir d'achat qu'à l'exemple d'Octobre. En France, ni Clemenceau, qui octroie le 23 avril 1919 la journée de 8 heures, ni la direction de la CGT, qui met l'accent sur les revendications matérielles, ne s'y trompent. Reste que l'irruption de l'idéologie communiste crée une dépression au sein des sociétés européennes, dans laquelle s'engouffrent nombre d'ouvriers désormais adversaires déclarés de la démocratie libérale.

3.1.3. Au total, il est sans doute excessif de parler, comme le fera plus tard H.Arendt, de ruine du système classiste . La seule société véritablement démantelée est la société russe, et cette déconstruction doit plus à la Révolution qu'à la guerre. Mais il est certain que la fin du conflit est marquée par une rupture de consensus

J.J.Becker) lourde de conséquences.

3.1.3. Migrations et xénophobies

Ces sociétés méfiantes, traumatisées par la paupérisation et par l'irruption du communisme, ne sont pas pour autant figées. Mutations politiques, pertes humaines, misères de l'après-guerre appellent d'importantes migrations. Celles-ci tantôt attisent la xénophobie, tantôt en résultent. En 1923, un million de Grecs sont chassés d'Asie Mineure, tandis que 400.000 Turcs doivent évacuer la Thrace devenue grecque; tous abandonnent des racines multiséculaires, souvent en laissant leurs biens. D'autres migrations à caractère politique ont un poids numérique important: en 1919-1920, 750.000 Russes fuient le communisme de guerre, la plupart pour se réfugier en Europe occidentale, surtout en France. Enfin, numériquement moindre et étalée dans le temps - 140.000 départs entre 1919 et 1930, l'émigration des Juifs d'Europe centrale vers la Palestine s'amplifie avec la fin de la guerre. Elle résulte de l'antisémitisme des États d'Europe centrale - seule la CSK respecte la garantie de leurs droits -, particulièrement vivace en Roumanie et en Pologne, où les Juifs sont assimilés à des bolcheviks ou à des profiteurs de guerre; elle est permise par la déclaration Balfour par laquelle, en 1917, les Anglais décident de créer un foyer national juif en Palestine.

L'autre versant des migrations tend à combler les vides. De part sa situation démographique, la France est ici le principal pays d'accueil. En 1919, sous la pression du Comité Central des Houillères de France, elle signe des conventions avec les gouvernements de Rome, de Prague et de Varsovie pour organiser l'immigration. Dès 1921, le nombre des étrangers travaillant en France dépasse de 30% celui de 1914; il atteint alors 1,4 million. Le flux se maintint pendant toutes les années Vingt. Les Italiens - pour une petite part des militants antifascistes (à partir de 1921-22) - sont plutôt bien intégrés; l'existence d'une importante communauté francisée avant-guerre favorise leur acculturation. Celle des Polonais est plus délicate - on reproche aux "Polaks" de cultiver trop ostensiblement leur différence culturelle, en particulier par leur ferveur catholique et la fréquentation de cours en polonais que leur a accordé la convention, toutes choses mal vues dans un pays où la fibre laïque est particulièrement sensible.

Malgré tout, la France reste une terre accueillante dans un monde occidental qui devient rétif à l'immigration. En particulier le flux vers les États-Unis, si important avant-guerre, se tarit sous l'effet des lois des quotas de 1921 et 1924, conséquence de la red scare. .

3.2. Guerre et paix

3.2.1. Un pacifisme dominant

A ces sociétés occidentales dont les repères basculent, le désir de paix semble fournir un élément de consensus. Pacifisme des hommes, il est bientôt mis en oeuvre au plan collectif, par delà les frontières. Au niveau individuel, la création littéraire et artistique s'oriente vers une production qui est autant exorcisme que réquisitoire: exprimer la guerre pour la disqualifier à jamais: Le feu de Barbusse , La vie des martyrs de Duhamel, Les croix de bois de Dorgelès, vont dans le même sens que Im Westen nichts neues , de Remarque. Sur le plan pictural, l'expressionnisme allemand prête sa puissance de suggestion au courant pacifiste: Georges Grosz, et surtout Otto Dix, à qui Hitler reprochera plus tard d'avoir porté atteinte à "l'esprit guerrier du peuple allemand", en sont les principaux représentants.

Ce pacifisme des écrivains et des artistes voisine avec celui de groupes sociaux et politiques. C'est d'abord celui des anciens-combattants, regroupés en France dans une multitude d'associations. Outre leurs tâches matérielles, ces organismes se retrouvent dans le "guerre à la guerre", traduction également du "Plus jamais ça" (Becker). A cet égard, la rencontre des anciens combattants avec Aristide Briand, l'apôtre de la paix, au lendemain du conflit, est significative. La pacifisme est également l'un des seuls dénominateurs communs entre les opinions occidentales et le communisme. Découlant des analyses de Lénine sur la guerre comme conséquence de l'impérialisme, le pacifisme d'extrême-gauche assure au lendemain de la guerre une certaine audience à la revue Clarté fondée par Barbusse et Paul Vaillant-Couturier, et trouve un relais dans le monde des instituteurs. Les artistes weimariens déjà cités se trouvent eux aussi au confluent du pacifisme et du marxisme. Toutefois, l'obsession de la paix déborde largement ce dernier; en étudiant la génération des khâgneux et des normaliens des années Vingt, J.F.Sirinelli montre que le pacifisme y est dominant non seulement chez les rares élèves communistes, mais aussi chez tous les socialistes et les radicaux, ces derniers anciens élèves du philosophe Alain. C'est pour beaucoup un pacifisme intégral, qui les conduit à refuser toute guerre, quelles que soient les circonstances.

Ce pacifisme enfin transcende les frontières, comme en témoignent les relations épistolaires suivies entre trois de ses figures littéraires et morales: le français Romain Rolland, auteur en 1915 de "Au-dessus de la mêlée" , l'allemand Hermann Hesse et l'autrichien Stefan Zweig. Il s'exprime dans l'émergence de l'idée européenne -cf. Louise Weiss qui lance en 1918 l'hebdomadaire L'Europe nouvelle , mais surtout au niveau institutionnel le plus élevé par la création de la SDN, dont la paix constitue l'axiome.

3.2.2. Une mémoire de la guerre ambivalente

Il ne s'ensuit pourtant pas une univocité des leçons de la guerre. Face au traumatisme, entre l'oubli et la mémoire, les peuples de l'Europe ont choisi la seconde. Or, si l'on s'en tient à l'exemple de la France, il est clair que les "lieux de mémoire", cf. Nora, du tombeau du soldat inconnu aux monuments aux morts, en passant par l'ossuaire de Douaumont et l'aménagement de la clairière de Rethondes pour la célébration du 11 novembre, sont aussi des lieux d'exaltation du patriotisme, de la discipline et de la gloire militaire qui ont permis la victoire.

Cette ambivalence se retrouve dans les associations d'anciens-combattants. Jean-Jacques Becker pose magistralement cette contradiction, soulignant que ces soldats démobilisés que leur rejet de la guerre et du militarisme semble rapprocher de la gauche sont en même temps ceux qui votent pour le Bloc National, qui approuvent la politique de "main au collet" face à l'Allemagne, et qui en 1923, à l'exception de I'ARAC, applaudiront à l'occupation de la Ruhr. Par ailleurs, quelle peut être la place de ces organisations dans la démocratie? Elles se prévalent d'une légitimité qui est celle du sang versé, et qui n'a rien à voir avec celle des urnes sur laquelle fonctionne le régime. Bien plus, le slogan "Unis comme au Front", qu'elles utilisent volontiers, n'induit-il pas un certain antiparlementarisme, le débat démocratique étant vu comme pernicieux parce qu'il divise la nation? Il faut rappeler qu'en 1925 Le Faisceau de Georges Valois, premier mouvement fasciste français, organisera une marche sur Paris...depuis Verdun ! J.J. Becker conclut que même si ces associations n'étaient pas toutes antirépublicaines, la critique de la démocratie, venant d'un groupe de citoyens aussi nombreux, ne pouvait qu'imprégner durablement les esprits.

3.2.3. Le fascisme: certitude des incertains

A cette analyse, on pourrait ajouter que la France est un pays vainqueur. Or, il est clair que la victoire est un ciment, car elle incorpore les anciens-combattants à la nation par le biais de la reconnaissance. Elle donne aussi les moyens à l'État, premiers versements des réparations et prêts américains à court terme aidant, d'assister les démobilisés et d'éviter leur déclassement.

Les pays vaincus ou révisionnistes n'ont pas cette double chance. Quel peut-être l'avenir des déclassés dans des pays où la crise perdure - jusqu'en 1923 en Italie et en Allemagne? Quel peut-être la place sociale de l'ancien-combattant dans un pays battu, où qui n'a pas obtenu ce à quoi il aspirait? Peut-il continuer à exister en dehors du refus de la défaite? Là se trouve, entre autres, l'équation personnelle d'un Adolf Hitler. Or, les organisations d'anciens-combattants existent aussi dans les pays révisionnistes; symptôme éloquent, elles n'y ont pas désarmé et sont devenues des groupes paramilitaires; la négation de la défaite les a conduites au désir de revanche - en dehors de quelques unes comme le Rote Front -. Comme en France, leur idéologie est marquée par l'esprit de corps: les Stahlhelm veulent "transporter dans la vie politique l'esprit de camaraderie du front", mais ils ne sont ni pacifistes, ni républicains, et de surcroît la ratification du Diktat par le régime de Weimar donne du grain à moudre à leur antiparlementarisme. On pourrait appliquer, en modifiant quelques termes, la même analyse à l'Italie.

La problématique du mouvement ancien-combattant débouche donc en Allemagne et en Italie, mais aussi, très vite, dans certains pays d'Europe centrale sur la constitution d'une extrême-droite nouvelle qui, dans une conjoncture différente, ne réussit pas à percer en France.

Ainsi les esprits de l'après-guerre ne sont pas exclusivement tournés vers le pacifisme. Le regard porté sur la guerre et la paix varie selon les appartenances politiques, la situation des pays, les individus. Le regard porté sur la guerre par des écrivains comme Drieu La Rochelle ou Montherlant témoigne de cette ambivalence.

Conclusion

Versailles, Saint Germain, Trianon, Sèvres, Neuilly. Spa, Gênes, Londres, Rapallo. A égrener les lieux où se déroulent les conférences des années 1919-22, on peut se demander ce qui a changé. L'Europe ne reste-t-elle pas le centre du monde? La projection de Mercator n'est-elle pas toujours valable. La SDN est à Genève, l'ONU sera à Washington; il faudra attendre 1945 pour que l'Europe cesse d'être le moteur des relations internationales et en devienne l'enjeu. Pour l'heure la démocratie s'affirme, le réveil des peuples colonisés est contenu, Lénine est derrière le cordon sanitaire, Wilson renvoyé à ses chères études avec son rêve de pax americana.

Pourtant le David européen s'essouffle. Ses finances sont ruinées, ses avoirs à l'étranger ont fondu, ses peuples sont pour beaucoup mécontents des traités et socialement traumatisés par la guerre. Face à la Russie bolchévique, à la résistance kémaliste, à la Chine où elle se contente de nourrir les rivalités des warlords , l'Europe n'a plus la force d'imposer sa vision de l'ordre mondial. Il faut en 1922 tout le poids des États-Unis pour contenir, à la conférence de Washington, les appétits expansionnistes du Japon.

Les Européens s'inquiètent: de leur avenir économique face à l'inflation et à l'instabilité monétaire, de leur place dans la société au lendemain de la démobilisation. En même temps s'ébranlent leurs certitudes scientifiques et philosophiques: après cinq ans de tueries et 10 millions de morts, quelle place reste-t-il pour la Raison dans l'histoire? L'Europe est entrée dans l'ère du pessimisme et du doute.

Cours 7: Conceptions et mises en oeuvre de l'Europe de 1919 au début des années 1990

On peut partir d'une problématique considérant le problème de l'Europe comme celui d'un dépassement des nationalismes. Le poids de ceux-ci, attesté par les deux guerres mondiales, conduisait à aborder en premier lieu les conceptions hégémoniques de l'Europe - celle du nazisme, puis celle du communisme, qui est un internationalisme dérivant progressivement vers le nationalisme. Face à cette acception s'élabore une conception démocratique de l'Europe dont il faut souligner que si elle est en théorie autonome, elle ne l'est pas en pratique, mais qu'elle est permise, nourrie et entretenue par la rupture de l'isolationnisme américain. La construction démocratique de l'Europe n'est d'abord viable que sous assistance américaine. Elle parvient pourtant, à partir des années 1950, à s'en émanciper progressivement.

1. l'Europe soumise

1.1. Rapports de force

1.1.1. 1919 : une mosaïque de nationalismes

Il faut montrer ici que le principe qui domine la reconstruction de l'Europe au lendemain de la Grande Guerre n'est pas un principe fédérateur, mais au contraire le principe des nationalités. Il y a désormais 27 États en Europe.

Rappeler qu'il existe entre ces nations de graves antagonismes: vainqueurs et vaincus de la guerre, satisfaits et mécontents des traités (ces catégories ne se recoupent pas exactement -cf.Italie), États exclus des relations internationales

(Allemagne, URSS).

Face à ces tensions existe en théorie un organisme régulateur: la SDN. Ce n'est pas un organisme strictement européen et encore moins un organisme fédérateur, mais il faut rappeler que parmi les membres permanents, seul le Japon n'est pas un pays d'Europe. S'il n'y a pas construction européenne, il y a en pratique prééminence européenne dans le domaine des RI, d'autant plus que l'entre-deux-guerres correspond à l'apogée colonial de l'Europe.

1.1.2. De l'équilibre européen au déséquilibre européen

En pratique, la vision de l'Europe reste dominée par la vieille notion, recherchée depuis la fin du XVè siècle, d'équilibre européen. L'alternative d'alors, c'était: "Transformer l'Europe en un amphithéâtre de fauves où les plus forts mangeraient tous les autres" (marquis Caracciolo) ou affirmer la doctrine de Jean Bodin: "l'équilibre naît en un contrepoids égal de puissance". Il est donc plus juste de parler d'une physique de l'Europe que d'une dynamique européenne.

Les relations internationales de Entre-deux-guerres s'inscrivent parfaitement dans ce schéma. On peut l'illustrer en prenant, entre autres, l'exemple de la politique de Clemenceau: mise en place de la sécurité par la création d'une zone neutralisée sur les frontières orientales de la France, création d'alliances de revers par la Petite Entente, vassalisation économique de l'adversaire. Comment dans ces conditions penser la construction européenne?

Le repli des États sur eux-mêmes dans la crise des années Trente: protectionnisme, repli impérial, est à cet égard significatif: l'Europe n'existe pas en tant que concept politique. L'érosion du principe démocratique au profit des dictatures (16 Etats sur 27 en 1938, soit 60%) est significatif du recouvrement opéré par le principe nationaliste. Penser l'Europe, c'est alors penser la domination d'un État sur l'Europe.

1.2. Europes verrouillées

1.2.1. L'Europe raciste

1.2.1.1 .Comment Hitler voit l'Europe

L'objectif d'Hitler est d'abord de refaire le Grand Reich, c'est à dire de rassembler Dans un même État toutes les populations allemandes dispersées en Europe centrale. Ce n'est pas une politique allemande originale, elle reprend l'héritage du pangermanisme, une doctrine apparue à la fin du XIXè siècle. Il veut aussi nouer des relations économiques de complémentarités avec les pays d'Europe orientale, vendeurs de matières premières et acquéreurs potentiels de produits manufacturés allemands. Ce n'est pas non plus original ; Hitler reprend ici l'idée de Mitteleuropa qui était celle ces milieux d'affaires allemands depuis la fin du XIXè siècle.

Ce qui est original dans la politique extérieure, c'est la volonté d'une expansion à très grande échelle de l'Allemagne vers l'est de l'Europe, qui doit s'opérer au détriment de l'existence des États slaves, y compris de l'URSS. C'est la doctrine du Lebensraum. Les nazis la justifient de trois manières ; par la surpopulation de l'Allemagne - État le plus peuplée d'Europe, par une théorie raciale de la hiérarchie des peuples qui place les Allemands « aryens » au sommet de la pyramide, et enfin, en ce qui concerne l'URSS, par l'anticommunisme - « extirper le judéobolchevisme ». L'expansionnisme perd donc le caractère principalement économique qui était le sien à l'époque du IIè Reich, pour devenir avant tout une utopie idéologique, fondée sur la conquête militaire, le racisme, la xénophobie et l'exclusivisme génocidaire - l'extermination des juifs d'Europe. Cette politique se révèle au grand jour quand Hitler s'attaque à la Tchécoslovaquie, à partir de mars 1939.

1.2.1.2. Les caractères de l'Europe allemande

On pouvait montrer tout d'abord l'absence d'unité géopolitique: l'Europe nazie est un manteau d'arlequin soumis à des statuts fort variables: zones annexées, interdites, gouvernements militaires, gouvernements civils, protectorats, régimes de collaboration. Les urgences de la guerre interdisent toute mise en oeuvre cohérente. L'Europe nazie est un vaste système de prédation de biens et de main d'oeuvre qui fonctionne de manière centripète, au profit de la seule Allemagne. (cf. La France a payé dix fois le prix réel de l'occupation par les troupes allemandes, cf. le STO). C'est aussi un système contradictoire, puisque ces pillages, l'asservissement économique, tout comme l'extermination à grande échelle de populations jugées racialement inférieures de l'Europe, conduisent les Européens à récuser "l'Ordre Nouveau".

Aussi l'idée d'Europe nouvelle mise en exergue par les nazis à partir de 1942 est-elle une fiction, au même titre que la Sphère de Coprospérité du Japon. Elle fonctionne moins sur la promesse de lendemains meilleurs que sur la nécessité d'une "croisade" - vieil élément de l'idée européenne récupéré ici - contre l'ennemi commun: le communisme. C'est cette dimension qui conduit Laval dans son discours de 1942 à "souhaiter la victoire de l'Allemagne".

1.2.2. l'Europe communiste

1.2.2.1. De l'internationalisme à la problématique du glacis

L'idée d'une Révolution mondiale dépasse évidemment celle des frontières de l'Europe. Cependant l'Europe est d'une part le berceau du communisme, et le marxisme se fonde sur une analyse séparant non pas des nations, mais à l'intérieur d'une Europe industrielle, une Europe des capitalistes et une Europe des prolétaires. Aussi la prise du pouvoir par les communistes en Europe est-elle au coeur de la réflexion des bolcheviques jusqu'en 1921, et on peut montrer qu'il existe, jusqu'à cette date, une Europe de la tentative révolutionnaire, de la France à la Hongrie en passant par l'Allemagne et l'Italie. Dans l'émancipation des peuples colonisés, le rôle directeur du prolétariat européen doit être, du point de vue de Lénine, déterminant.

Cette problématique s'estompe avec la NEP et s'effondre avec l'arrivée au pouvoir de Staline. La forteresse assiégée se construit contre l'Europe du capitalisme et du cordon sanitaire, le communisme se confond avec l'URSS. A partir de 1939 (partage de la Pologne), mais surtout à partir de Stalingrad, l'Europe est conçue comme un glacis de l'Union Soviétique qu'il s'agit d'étendre le plus à l'ouest possible. On retombe à évidence dans une perspective nationaliste que souligne, dans le processus de satellisation de l'Europe orientale, la condamnation du schisme titiste et l'épuration des communistes nationaux.

1.2.2.2. Les caractères de l'Europe soviétique

On peut en dégager trois principaux.

Le système économique soviétique, qui lie les pays d'Europe orientale et l'URSS, est un circuit pour l'essentiel fermé - le commerce du bloc a toujours représenté moins de 10% des échanges mondiaux, qui repose sur une complémentarité, imposée par Moscou dans le cadre du CAEM, des productions et des échanges. L'URSS fournit de l'énergie - pétrole, gaz naturel, et les pays d'Europe orientale alimentent l'URSS en fonction de leurs orientations économiques - produits manufacturés pour la RDA et la Tchécoslovaquie, produits agricoles pour les autres. Les échanges se font en roubles.

C'est la « division internationale socialiste du travail ». Les structures économiques des «pays frères » sont alignées sur celles de l'URSS : collectivisation des terres, nationalisation des usines. Le système fonctionne principalement au profit de l'URSS.

Deuxième caractéristique, les pays de l'Est n'ont aucune autonomie politique et militaire. Les PC locaux dominent partout, même s'ils laissent quelquefois (en RDA), subsister un multipartisme de façade. Les structures de l'État sont verrouillées par les communistes, partout s'imposent des « Staline au petit pied », chefs d'État qui sont sur a ligne de Moscou - Klement Gottwald en Tchécoslovaquie, Walter Ulbricht en RDA, suis des « normalisateurs », dans les pays révoltés après 1956 - Janos Kadar en Hongrie, Anton Novotny en Tchécoslovaquie. L'enseignement du russe est obligatoire dans les écoles, tout comme l'adhésion à la structure militaire créée par Moscou en 1955, le Pacte de Varsovie. L'AR représente alors 173 divisions sur 228, 3.660.000 nommes sur 4.761.000, 78% des chars, 67% des avions de combat et 76% des navires de guerre. Les 6 armées des autres États signataires étaient réduites à la portion congrue.

Troisième caractère, le communisme dans les pays de l'Est n'a jamais convaincu, et encore moins absorbé, la majorité du corps social. Des forces centrifuges, indépendantistes, pluralistes se sont manifestées de manière récurrente dans ces pays pendant toute la durée de la Guerre froide. L'URSS est ainsi intervenue militairement en Hongrie en 1956 et en Tchécoslovaquie en 1968. La construction du mur de Berlin en août 1961, pour empêcher l'exode des Allemands de l'est vers la RDA, est le signe a contrario le plus évident de ce rejet du modèle soviétique.

Les conceptions coercitives de l'Europe ont pesé très lourd dans l'histoire du Vieux Continent, à l'Ouest jusqu'en 1945, à l'Est jusqu'à la chute du mur de Berlin en 1989. Si elles ont échoué plier l'Europe au carcan des idéologies nouvelles, elles ont pesé très lourd sur les autres visions de l'Europe.

1.3. L'Europe sous tutorat

1.3.1. l'Amérique entre en Europe

1.3.1.1. 1919: la Pax americana

A l'Europe façonnée par les régimes totalitaires, on peut opposer celle que mettent en oeuvre les États-Unis. Le XXè siècle est aussi le siècle de l'arrivée du soldat américain en Europe, et avec lui d'un système de valeurs qui n'est pas réductible à la seule civilisation européenne, même s'il en est l'héritier.

Cette entrée est manifeste quand on examine les 14 points de Wilson: la moitié porte sur des rectifications de frontières européennes. Ce sont bien les États-Unis qui dessinent la nouvelle carte de l'Europe. Pour Wilson, l'Europe est à la fois un ferment de guerre et un laboratoire de paix. Pour éradiquer l'une et instaurer durablement l'autre, une triple solution: faire droit aux nations, généraliser la démocratie, créer une instance d'arbitrage.

Le schéma est essentiellement politique. Il bute sur l'imbrication des nationalités en Europe centrale et orientale, sur des siècles de tradition autoritaire dans les deux tiers de l'Europe, sur des siècles de guerre et de xénophobie qui ont cimenté la conscience des nations, sur les réticences du Congrès américain qui invalident l'instance d'arbitrage, puisque les États-Unis ne participeront pas à la SDN. C'est une vision qui plaque sur un vieux continent les problématiques d'un pays neuf.

1.3.1.2. Le triangle de la paix

Mais le schéma est aussi économique, et s'inscrit dans le déplacement de la puissance mondiale de l'est vers l'ouest de l'Atlantique. Première puissance industrielle dès 1914, l'Amérique a besoin d'exporter, en direction de marchés solvables. Face à elle, une Europe ruinée, débitrice, dépouillée de son or et de sa stabilité monétaire. Cette problématique fondamentale, que l'on découvre en 1920, se retrouvera en 1947 elle traverse le siècle.

La charité américaine, bien ordonnée ... se met en place dès les années vingt. Le plan Dawes, puis le plan Young, en témoignent. Ce sont les États-Unis qui obligent la France à lever la pression qu'elle exerce sur l'Allemagne (évacuation de la Ruhr), et qui mettent en place le triangle financier de la paix qui offre aux Européens une prospérité de quelques années qui leur permet, pour la première fois, de penser l'Europe. Ingérence limitée, ingérence contractuelle: on soutient la démocratie tout en faisant des affaires. Il n'y a pas de démocratie sans prospérité: les jeunes Européens comme Jean Monnet, qui dans les années Vingt participe à la fondation d'une banque D'investissement aux États-Unis, sauront s'en souvenir.

1.3.2. l'Europe Atlantique: un protectorat?

1.3.2.1. De Wilson à Marshall : continuités

II n'y a pas non plus de prospérité sans démocratie: l'équation se lit dans les deux sens. Roosevelt, qui participa au gouvernement Wilson, en est convaincu, qui interprète le désengagement américain des années Trente comme une erreur que met en évidence la nazification de l'Europe. La Charte de l'Atlantique et la mise en oeuvre du prêt-bail en faveur de la GB et de l'URSS précèdent l'entrée en guerre des États-Unis. Priorité est donnée à la destruction de la tyrannie nazie, et pour Roosevelt, la pièce centrale des accords de Yalta est la déclaration sur l'Europe libérée, qui prévoit par voie d'élections libres le retour de la démocratie partout en Europe. Ici encore, on est proche de la perspective de Wilson: la stabilisation des relations internationales passe par le règlement européen.

Ce dernier achoppe sur la formation des blocs. Est-ce que celle-ci modifie la conception américaine de l'Europe? Oui et non. Non parce que des 14 points de Wilson à la doctrine Truman en passant par la Charte de l'Atlantique, perdure la volonté de défendre la démocratie en Europe; parce que du plan Dawes au plan Marshall, en passant par le prêt-bail, c'est toujours le dollar (converti en matériel militaire pendant la guerre) qui est l'outil de cette philosophie. On a simplement changé d'ennemi.

1.3.2.2. Ceux par qui l'Europe arrive

Oui pourtant, car la solidité de l'URSS - à la différence de 1920 - et la satellisation de l'Europe orientale ont réduit les démocraties européennes à une mince périphérie atlantique et méditerranéenne. Pour leur donner une consistance face au danger, il faut les aider à s'entendre et à s'unir. Toute la philosophie du plan Marshall est là: ouvrir l'aide aux plus de pays possibles, pour limiter l'influence de Moscou, créer des organismes (en particulier l'OECE et l'UEP) qui obligeront les pays d'Europe à négocier eux-mêmes la répartition de cette aide, et à amorcer ainsi une construction européenne.

Oui aussi, car l'engagement américain en Europe, à la différence de celui des années Vingt, n'est pas uniquement financier. Les experts du Pentagone arrivent rapidement à l'idée que le dollar ne suffira pas à protéger l'Occident du communisme. L'Europe de l'Ouest ne peut assurer seule sa sécurité, une présence militaire est nécessaire et le pacte de Bruxelles de mars 1948 sera bientôt élargi par la création de l'OTAN en mars 1949. Henri Queuille justifiait ainsi cette mise à l'abri de l'Europe occidentale derrière le parapluie atomique américain: "La France, en tant que sentinelle avancée de l'Occident, ne peut tenir seule."

1.3.3. Débats sur l'atlantisme

1.3.3.1. Les Occidentaux

La majeure partie de l'opinion occidentale acceptait cette tutelle américaine sur l'Europe, et pour tout dire, la souhaitait. L'OECE et la manière dont avait été conçu le plan Marshall ne témoignaient-ils pas de la volonté de l'ami américain d'aider les pays d'Europe de l'Ouest à s'émanciper. La CED, en faveur de laquelle les États-Unis faisaient pression, allait dans le même sens. Aux prises avec la guerre de Corée, les Américains souhaitaient alléger le fardeau constitué par la prise en charge de la sécurité en Europe. Pour cette même raison, ils souhaitaient le réarmement allemand, puisque l'Allemagne était la lisière de l'Occident. Fusionner l'armée française et l'armée allemande, n'était-ce pas aussi rendre la guerre impossible entre les deux nations, affirmait le secrétaire d'État américain Foster Dulles.

Les partisans de la CED étaient nombreux; particulièrement dans les pays du Bénélux où Paul Henri Spaak, Johan Willem Beyen et Joseph Bech s'en firent les inlassables défenseurs. Les trois petits pays, traditionnellement premières victimes des guerres en Europe, avaient particulièrement intérêt à sa création; en la parrainant, ils pourraient augmenter leurs poids en Europe. L'Italie et l'Allemagne - cette dernière obtenait l'égalité des droits - y étaient également favorables, tout comme en France Robert Schuman et Jean Monnet. La conséquence de l'échec de la CED fut d'accroître le poids des États-Unis, puisque la RFA fut intégrée dans l'OTAN.

1.3.3.2. Autres regards

Cette Europe sous tutorat américain était cependant critiquée. Elle l'était naturellement par les PC occidentaux ; elle l'était aussi par les intellectuels, qui reprochaient aux États-Unis d'exporter leurs méthodes de management, de production, leur Coca Cola et leurs films, et de présenter l'American way comme une panacée universelle. Il y avait là, les Trente Glorieuses aidant, les prémisses d'un nivellement culturel qui hérissait nombre d'écrivains et d'artistes européens.

L'essentiel de la critique était toutefois politique, et s'élaborait sous l'argument de l'indépendance nationale. Le gaullisme joua ici un rôle essentiel, d'abord au temps de la CED, lorsque le RPF fut l'un des vecteurs de l'échec du projet, et plus encore à partir le 1958, lorsque de Gaulle revint au pouvoir. De la vente des dollars de la Banque de France à la sortie de la France de l'OTAN (1966), il manifesta clairement la volonté de la France de résister à une "atlantisation" de l'Europe. C'est aussi dans cette perspective que s'inscrit le double veto à l'adhésion de la GB au Marché Commun. Ce veto, longtemps perçu comme un acte anti-européen, avait pourtant des vertus constructives. En résistant à la réduction de l'Europe à un libre-échangisme purement marchand, dont l'AELE pouvait donner une idée, de Gaulle préférait à un élargissement de l'Europe un approfondissement fondé sur l'axe Paris-Bonn. D'autres avant lui avaient pensé à conférer à l'Europe cette dimension autonome. Penser l'Europe en elle-même et pour elle-même, sans bruits de botte ni tutelle extérieure. Tout comme la présence américaine, le projet traverse le siècle, de part et d'autre de la Seconde Guerre Mondiale. Mais alors que l'histoire de l'Europe soumise est celle de la brutalité et du déclin, celle de l'Europe américaine une réitération, on est ici en présence d'un véritable processus de construction.

2. l'Europe émancipée

2.1. D'une idée fragile a une idée forte

2.1.1. Européens des années Vingt

Pendant les années Vingt se met en place l'idée d'une union des États européens qui puise à la fois dans le pacifisme issu de la Grande Guerre - Romain Rolland avait qualifié la guerre de "crime contre l'Europe", dans le sentiment d'un déclin du Vieux Continent (cf. le géographe A.Demangeon: le déclin de l'Europe ) et d'une inquiétude morale et métaphysique qu'illustrent des hommes comme Bergson ou Paul Valéry: "nous autres civilisations, savons désormais que nous sommes mortelles".

A cette époque l'idée européenne prend naissance dans des cénacles, comme le mouvement Paneuropa du comte Coudenhove-Kalergi, image du cosmopolitisme européen, puisque fils d'un aristocrate gréco-hollandais, et lui-même successivement Tchèque, Allemand puis Français. Les réalisations sont rares, et ne touchent guère que les domaines économique (Entente Internationale de l'Acier en 1926 qui peut paraître comme le lointain ancêtre de la CECA) et culturel (Comité franco-allemand de documentation et d'information), mais l'idée fait son chemin, relayée par des journalistes itinérants comme Louise Weiss, qui dirige la revue l'Europe nouvelle.

Peu ou prou, ces mouvements sont liés à Genève, où siège la SDN. Ils intéressent des hommes politiques, comme Benès ou Briand. C'est ce dernier qui traduit l'idée européenne en termes politiques, d'abord dans son discours de 1929, puis dans le Mémorandum de l'année suivante. L'idée bute sur les préventions nationales, sur la crise naissante, sur les arrière-pensées franco-allemandes. Mais il est intéressant de voir que les grandes questions européennes sont déjà posées: Coudenhove évoque une Europe indépendante des États-Unis, de l'URSS et de la GB, Briand hésite entre une Europe fédérale et une Europe confédérale ("l'union sans unité"), le tandem francoallemand Briand-Stresemann est déjà au coeur du processus.

2.1.2. Européens des années Cinquante

La Seconde Guerre Mondiale vient renforcer ces conceptions. Le phénomène nazi a joué le rôle d'un repoussoir: il explique l'attachement des petits pays à la construction européenne, la condition démocratique mise à l'adhésion - cf.exclusion des pays ibériques - l'idée que toute construction européenne passe par l'intégration allemande et qu'il ne faut pas rééditer la paix carthaginoise (Keynes) de Versailles.

Elle explique aussi un certain nombre d'infléchissements et d'accélérations. Infléchissement car l'Europe ne pourra se faire qu'à l'Ouest et en comité réduit, infléchissement car la décolonisation prend son essor, et que la crise de Suez révèle à la France et à la GB qu'elles sont définitivement reléguées au rang de puissances moyennes. Accélération car il faut sortir le vieux continent de la logique de la Guerre Froide, accélération ensuite car les plus chauds partisans de l'Europe, socialistes et démocrates-chrétiens, sont désormais au pouvoir en Europe occidentale, du fait du renouvellement de la classe politique, accélération enfin car la construction européenne a désormais l'appui des États-Unis, et parce que certains des pères de l'Europe, en particulier Jean Monnet qui a participé à l'élaboration du Victory Program pendant la guerre, ont l'oreille des Américains.

Il existe donc une certaine ambivalence de la relation aux États-Unis, dont il importe de s'émanciper tout en conservant leur alliance et en particulier leur bouclier militaire. Aussi les premiers pas vers "l'Europe européenne" s'effectuent-ils en parallèle de la mise en place de l'aide Marshall. La création de l'Union européenne des fédéralistes précède de quelques mois la doctrine Truman, le congrès de La Haye suit de près la création de l'OECE et la première session du Conseil de l'Europe à Strasbourg la mise en place de l'OTAN. Cependant, si le Conseil de l'Europe recrute large - il y a dix membres dès 1950 et la RFA sera admise en mai 1951, il ne parvient guère à être un moteur que dans le domaine des Droits de l'Homme (institution d'une Cour de Justice dont les arrêts s'imposent aux États membres). Pour que l'Europe cesse de n'être qu'un forum, il est nécessaire d'établir des liens plus concrets entre les Européens.

2.2. La construction à petits pas

2.2.1. Une problématique économique

L'Europe ne pouvait se construire uniquement sur des valeurs spirituelles. Ce fut toute la force de Jean Monnet de comprendre qu'il fallait lier les Européens par des intérêts communs, et que seule l'économie pouvait jouer le rôle d'un ciment fédérateur. La CECA qui naît en avril 1951 à la suite du plan Schuman répond à ce raisonnement. En mettant sous le contrôle d'une Haute Autorité commune la production française de charbon et d'acier, on faisait porter l'effort sur les produits de base nécessaires à la reconstruction de l'Europe, et on transformait en lien ce qui avait été un enjeu, du temps de l'annexion de la Lorraine, et plus tard de l'occupation de la Ruhr et de la neutralisation de la Sarre.

La CECA n'était toutefois pas une simple affaire de marchands d'acier. Elle opérait une synthèse entre deux visions de l'Europe, celle des communautaires qui comme Spaak ou Ludwig Ehrart voulaient d'emblée un marché commun généralisé, et les partisans d'une Europe économique réalisée de manière plus progressive, par secteurs. Cette conception d'une Europe progressive, à petits pas, était celle de Monnet et de Schuman. Enfin le traité de Paris créait la première Communauté européenne supranationale, composée d'une Haute Autorité de 9 membres qui exerçait ses fonctions "en pleine indépendance dans l'intérêt général de la Communauté", d'une Assemblée commune de 78 représentants des 6 États membres (Italie, RFA, France et Bénélux), d'un Conseil des ministres et d'une Cour de Justice. La CEE reprendra largement ces structures au moment de la signature du Traité de Rome en mars 1957.

2.2.2. Une problématique franco-allemande

L'autre axe de la réflexion de Jean Monnet fut d'ordre géopolitique. Tirant les leçons de trois guerres franco-allemandes, dont deux avaient pris une ampleur planétaire, Monnet pensa l'Europe à partir de la réconciliation franco-allemande. Il s'agissait de rendre toute guerre entre les deux États "non seulement impensable mais matériellement impossible", par la création d'une solidarité économique de fait. Il fallait aussi - on était au lendemain du blocus de Berlin - que l'Allemagne occidentale cesse d'être un enjeu entre les deux Grands pour devenir un lien entre les pays de l'Europe libérale, dans une dynamique propre et autonome par rapport à l'URSS et aux États Unis. Il fallait enfin, pour éviter la résurgence de l'extrémisme en Allemagne, favoriser la croissance allemande tout en évitant un renouveau d'impérialisme.

L'échec de la CED souligne à quel point Schuman et Monnet étaient en avance sur l'opinion française, y compris celle de la classe politique, dont les préventions à l'égard de l'Allemagne étaient loin d'avoir disparu. Mais tout comme les institutions de la CECA furent le pilier institutionnel de la construction européenne, l'axe Paris-Bonn en constitua la colonne vertébrale. Le général de Gaulle lui-même, fossoyeur de la CED, noua avec Konrad Adenauer une étroite amitié qui favorisa les avancées de la CEE au début des années 1960, avec en particulier l'abaissement des tarifs douaniers de 10% par an et la mise en oeuvre de la PAC, à laquelle la RFA, qui n'était pas une grande puissance agricole, avait a priori moins d'intérêts que la France.

2.3. Les années de contraste : 1957-1984

2.3.1. Quelle Europe?

La signature du Traité de Rome, le 25 mars 1957, qui crée la CEE et la CEEA (Communauté européenne de l'énergie atomique), peut laisser croire que la construction européenne touche au port. Un bref regard sur les événements: échec du plan Fouchet, veto à l'adhésion de la GB, "crise de la chaise vide", second veto opposé aux britanniques, souligne pourtant que l'Europe avance comme une procession espagnole: deux pas en avant, un pas en arrière.

Le problème fondamental, qui génère tous les autres, est celui de la supranationalité. Faut-il une Europe fédérale, où chaque État abandonnerait partie ou totalité de sa souveraineté au profit d'institutions communes, où une Europe confédérale (unioniste) au sein de laquelle chaque État conserverait pleinement sa souveraineté. Le débat n'est pas neuf: Briand l'avait éludé en son temps dans un flou artistique, il avait divisé au lendemain de la guerre les membres du Conseil de l'Europe, Churchill tenant par exemple pour une confédération à laquelle s'opposaient Spaak et en France la plupart des bâtisseurs de l'Europe.

Alors que la CECA avait tranché le débat dans un sens fédéraliste, les institutions de la CEE avaient ménagé l'alternative. La Commission, organe fédéral, avait l'initiative des projets et surveillait leur exécution sous le contrôle du Parlement européen, mais toutes les décisions devaient être adoptées par le Conseil des Ministres représentant les 6 États. Le système laissait donc le dernier mot aux nations, chacune disposant d'un droit de veto. Toutefois, le traité de Rome prévoyait la transformation, dans un délai de 8 à 10 ans, de la règle de l'unanimité en majorité qualifiée (12 voix sur 17); l'évolution vers davantage de supranationalité était théoriquement possible.

Le retour du général de Gaulle au pouvoir va transformer le vieux débat en ferment de crises chroniques, dans lesquelles s'opposent la France qui veut une Europe nations limitée dont elle resterait le chef d'orchestre , et ses cinq partenaires dont l'approche est beaucoup plus fédéraliste et favorable à l'élargissement. Aussi la crise est envenimée par le problème de l'adhésion de la GB, les pays du Bénélux, beaucoup plus atlantistes que la France, étant prêts à renoncer à la supranationalité à condition que l'Angleterre entre dans le Marché Commun, ce qui équilibrerait la puissance de l'axe Paris-Bonn. Or, de Gaulle ne veut à aucun prix d'une

«Communauté atlantique colossale sous dépendance et direction américaine qui aurait tôt fait  d'absorber la Communauté européenne». Ce conflit, qui traverse les années 1963-69, culmine dans la deuxième moitié de l'année 1965, quand la France refuse de siéger dans les institutions européennes.

2.3.2. La question de la solidarité : achèvement et approfondissement

Cette période de «l'Europe en panne» semble prendre fin avec le départ du général de Gaulle. La question fondamentale, après les années de Gaulle, est de rétablir la solidarité entre les partenaires. Cet objectif se déploie dans trois directions l'économie, la monnaie et la coopération politique.

Sur le premier point, la solidarité passe par l'établissement d'un budget autonome de la Communauté par rapport aux États. Du fait que certains États donnent plus qu'ils ne perçoivent, et qu'il faut ajuster les contributions au budget en fonction de l'évolution de la richesse des pays membres, un tel budget est un lieu de concertation et de convergence obligé. En outre, un budget autonome oblige à transférer les compétences budgétaires de contrôle et de vote des dépenses des Parlements nationaux au Parlement européen. Les États fédéralistes (Bénélux, Italie) poussent donc à l'autonomie du budget, alors que la France et la GB, pressentie pour entrer dans la CEE lors de la conférence de La Haye en 1969, freinent. On aboutit au compromis de Luxembourg en 1970. Le budget devient autonome en 1975, mais le Parlement n'est souverain que pour les dépenses administratives, qui représentent moins de 4% de l'ensemble du budget ... Solidarité oui, mais la supranationalité reste du domaine rhétorique.

Les progrès en matière monétaire sont plus sensibles, sans doute parce qu'ils sont rendus nécessaires par la conjoncture - coup de Nixon et premier choc pétrolier. Il fallait stabiliser les monnaies européennes pour stabiliser les échanges en Europe. Le plan Werner de 1970, qui prévoyait un centre de décision unique pour les politiques économiques et un système de banques centrales européennes pour...1980, fut jugé trop ambitieux et abandonné. Le serpent monétaire imaginé par Raymond Barre en 1972, qui permettait une variation des monnaies de + ou - 2,25% les unes par rapport aux autres, fut progressivement abandonné sous la pression des phénomènes spéculatifs , qui entraînaient une hausse tendancielle du DM et une baisse tout aussi tendancielle du FF. Mis en place en 1979, le SME fut beaucoup plus efficace, car il fixait non seulement des limites aux variations des changes, mais il créait aussi une monnaie de compte, l'ECU, moyen de paiement entre États dont la valeur est garantie par les États au prorata de leur richesse - la RFA contribue pour 33%, le Luxembourg pour 0,35%, et surtout il mettait en place une tire-lire, composée de 20% des réserves en or et en $ des États membres (FECOM), permettant d'allouer des crédits et de soutenir les monnaies attaquées.

À l'inverse, la coopération politique resta décevante. La problématique était : comment faire parler l'Europe d'une seule voix sur la scène internationale ? La CPE se borna à des rencontres de chefs d'État et de gouvernement, et en particulier à des concertations sur la CSCE. La montagne du sommet de Paris de 1972 sur « l'Union européenne » accoucha d'une souris. Il fallut la pression et le travail de Jean Monnet pour fixer enfin une périodicité - trimestrielle, de réunions des chefs d'État et de gouvernement. En 1974, V.Giscard d'Estaing tenta un compromis entre unionistes et fédéralistes. Le Conseil européen des chefs d'État et de gouvernement intégrait deux membres de la Commission européenne. En fait, les chefs d'État et de gouvernement continuaient à faire la pluie et le beau temps en Europe. La crise des euromissiles de 1980-81 montra les limites de l'indépendance de l'Europe occidentale, mais aussi de sa cohésion. L'Europe de la cacophonie? La conférence européenne sur le désarmement, projetée en 1978, ne se tiendra qu'en 1984, à Stockholm. En matière d'approfondissent politique, le seul vrai résultat fut l'élection du Parlement européen suffrage universel à partir de 1979. La mesure, qui n'augmentait pas les pouvoirs de l'assemblée, était surtout didactique ; elle visait à briser le désintérêt des opinions publiques pour la construction européenne.

2.3.3.La question de l'élargissement

Avec Georges Pompidou, c'est le pragmatisme qui prend le pouvoir. Très lié aux milieux économiques et financiers, Pompidou souhaite une économie française plus concentrée, reposant sur de grandes unités industrielles, sur l'apport de capitaux étrangers, en un mot plus multinationale et plus à même de résister à la concurrence. La CEE lui paraît être le cadre naturel de cette mutation stratégique. Par ailleurs, Pompidou est inquiet du différentiel de croissance qui s'accentue entre la France et l'Allemagne au profit de cette dernière; la montée en puissance du Wunderwirtschaft est impressionnante. Dans ces conditions, le problème de l'intégration de la GB qui, en plein déclin industriel, frappe à la porte depuis le début des années 1960, se pose en termes nouveaux: admettre la GB permettrait de réduire la part relative de l'économie allemande au sein de la Communauté. L'élargissement de six à neuf, effectif en janvier 1973, résulte enfin de la nécessité d'apaiser la tension constante entre la France et ses partenaires, qui souhaitaient l'entrée de la GB. L'intégration de la GB ne fut pas simple ; il fallait négocier l'épineuse questions des liens privilégiés à la fois avec la CEE et le

Commonwealth (de Gaulle avait toujours considéré que la GB ne pouvait jouer sur les deux). On troqua une participation de la GB à la PAC, qui lui coûtait cher, contre le maintien des importations de beurre néo-zélandais ... Les convergences de vue unionistes entre Pompidou et Heath, la GB étant aussi jalouse de son indépendance nationale que la France, avaient facilité les négociations. En même temps que la GB, l'Irlande et le Danemark intégraient la CEE. La GB resta cependant, et reste encore, un partenaire difficile : l'idée européenne y reste impopulaire dans l'opinion - en 1979, 86% des Italiens sont allés voter, 31,5% des Anglais seulement. Pendant les dix années qui suivent son entrée, la GB est en posture de renégociation constante des traités, estimant que la PAC lui coûte trop cher, une réclamation radicalisée par le neolibéralisme de M.Thatcher- « I want my money back ».

Le deuxième élargissement, méditerranéen, posa plutôt moins de problèmes, non pas à court terme où il fallut vaincre les inquiétudes sur la concurrence en matière agricole, viticole, et textile, mais à long terme. C'était un peu paradoxal si l'on songe que la Grèce - admise en 1979, l'Espagne et le Portugal, admis en 1985, sortaient de longues dictatures. Mais l'Europe prenait une nouvelle dimension, très positive. Elle apparaissait d'abord comme un soutien à la consolidation de jeunes démocraties. Elle cessait ensuite d'être un club de pays riches - l'Irlande faisait jusqu'alors figure d'exception, et en parallèle modifiait son centre de gravité géopolitique, surtout nord-européen, en le déplaçant vers la Méditerranée. L'intégration de pays dont le niveau de vie était très inférieur à la moyenne européenne obligeait à accroître l'effort de solidarité. La redistribution passa par le FEDER, créé en 1975, et les PIM - programmes intégrés méditerranéens (1985), au profit des régions pauvres - Grèce, sud de l'Espagne, Portugal, Mezzogiorno italien, qui représentent au milieu des années 1980 un tiers du budget communautaire.

3. L'Europe: jusqu'où?

3.1. L'union européenne

Marc Nouschi a bien mis en évidence l'existence de cycles intradecennaux dans la construction européenne, marqués par des phases de construction, CECA, CEE, Élargissement, SME, alternant avec des phases de « dépression europessimiste», le retournement passant par des crises - rejet CED, « chaise vide », renégociations (après l'entrée du Royaume-Uni en particulier).

La troisième relance européenne a été préparée dès le milieu des années 1980 par le projet Spinelli qui prévoyait la répartition des compétences entre l'Europe et les États membres, en fonction du principe de subsidiarité, et par le Livre blanc de Jacques Delors, président de la Commission, en fixant un échéancier , accepté par le traité de 1986 instituant l'Acte Unique. Celui-ci élargit les compétences de la Communauté, instaure le vote à majorité qualifiée, renforce le Conseil européen et le coopération en politique étrangère. La CEE intègre désormais une dimension de construction politique. Le 1er janvier 1993 intervient la naissance du marché unique, avec libre circulation des marchandises, des hommes , des capitaux et des services ; il finalise, 35 ans après, les ambitions du Traité de Rome ; il s'accompagne de la réforme de la PAC, trop onéreuse, et d'une réorganisation des ressources budgétaires de l'Union, désormais planifiées sur 5 ans.

Les accords de Maastricht, signés en février 1992 et dynamisés par la chute du communisme et l'unification allemande, font entrer l'Europe dans une dynamique nouvelle, symbolisée par le changement de vocable - Union européenne. 1. C'est d'abord l'instauration du UEM, qui prévoit une monnaie unique, des politiques financières harmonisées, des domaines nouveaux de régulation - éducation, culture, santé, environnement, politique sociale. Le rôle du Parlement est augmenté, le vote à la majorité étendu. 2. C'est ensuite la mise en place d'une politique extérieure et de sécurité commune (PESC), avec une alliance militaire (UEO) et un projet d'intégration des troupes (corps franco-allemand). 3. C'est enfin une politique commune en matière de justice et de sécurité intérieure (espace Schengen), portant sur la politique d'asile, les règles d'immigration, la coopération judiciaire, policière et douanière. Le traité entre en vigueur le 1 er novembre 1993.

L'année 1995 est marquée par le passage de 12 à 15, avec l'adhésion de l'Autriche, de la Suède et de la Finlande. Ces adhésions sanctionnent la victoire définitive de l'Union européenne sur l'AELE, zone de libre échange qui avait été mise en place à l'instigation de l'Angleterre et des pays scandinaves en 1960.

3.2. Face à la chute du mur

3.2.1 .L'Allemagne au singulier

A l'échelle de l'Europe, c'est encore la fin de la Guerre froide qui reste le déterminant essentiel. Il faut partir de l'unification de l'Allemagne, qui met fin à une question            allemande qui avait constamment empoisonné les relations internationales au XXème siècle, comme moteur de l'intransigeance française à Versailles, puis de l'hitlérisme, et enfin de la Guerre froide.

L'histoire de l'unification, c'est d'abord la liesse d'un peuple, artificiellement coupé en deux depuis 40 ans par le rideau de fer, et qui se retrouve dans cette grande fête symbolique qu'est la destruction du mur de Berlin. Cette pression populaire est essentielle, car elle rend impossible, à terme, toute solution autre que l'unification.

Gorbatchev lui-même s'y rallie en février 1990, et Helmut Kohl en devient dès lors le chef

d'orchestre, réduisant les obstacles au processus en reconnaissant la ligne Oder-Neisse et en subordonnant toute aide de la RFA à l'Est à l'unification. L'effondrement brutal des structures étatiques de la RDA, beaucoup plus rapide que dans les autres pays du glacis, permet à la CDU et au SPD de remporter ensemble les 2/3 des voix lors des élections de mars 1990, créant une homologie politique entre les deux Allemagnes. La dernière hypothèque, le refus soviétique de l'intégration de l'Allemagne unifiée dans l'OTAN, est levée à l'été. Gorbatchev a cédé moyennant réduction des effectifs de la Bundeswehr, renonciation de l'Allemagne aux armes nucléaires, et ... octroi de gros crédits à l'URSS. Le traité 2+4, qui établit enfin la paix entre l'Allemagne et les vainqueurs de la guerre, est signé à l'automne, 45 ans après Potsdam. Le 3 octobre 1990, l'Allemagne est juridiquement réunifiée.

Cette histoire en accéléré avait soulevé des craintes. François Mitterrand était réservé face à l'unification, craignant que la nouvelle Allemagne, forte désormais de 80 millions d'habitants, ne déséquilibre et ne fragilise la CEE en conduisant Berlin à renouer avec la problématique de la «Mitteleuropa». Économiquement, l'Allemagne s'est effectivement engouffrée dans la brèche ouverte par la disparition du communisme en Europe orientale, mais VW ou Siemens privilégient les investissements dans les pays dotés de traditions industrielles anciennes, comme la République tchèque et la Slovénie. C'est donc une politique sélective et non tous azimuts. D'autre part, Helmut Kohl a constamment réaffirmé l'ancrage occidental et septentrional de l'Allemagne en Europe, présentant l'unification comme un élargissement de l'UE, à la fois par conviction et par intérêt - la RFA qui prend déjà en charge les Lânder orientaux et subventionne l'Europe du sud dans le cadre de la CEE, ne peut financer en plus le développement de l'Europe centrale. Sur le plan militaire, les 450.000 hommes de la Bundeswehr sont totalement intégrés dans l'OTAN. L'unification n'a donc pas provoqué de ressaut du pangermanisme.

3.2.2. L'ouverture à l'Est

Bernard Bruneteau rappelle justement que l'hésitation entre approfondissement et élargissement a toujours hanté la construction européenne. Jean Monnet, en privilégiant un édifice à peu de pays fortement liés avait rompu avec la méthode Briand - une union large avec des liens peu intenses. De Gaulle avait plus tard refusé l'élargissement à la GB, alors qu'à partir du sommet de La Haye en 1969, c'était cette dynamique qui s'était imposée.

Au début des années 1990, F.Mitterrand et H.Kohl reviennent à l'approfondissement, contre l'avis de Londres qui rêve toujours d'une vaste zone de libre-échange. L'examen des demandes d'adhésion des PECO est repoussé après le 1er janvier 1993, afin qu'ils soient contraints de se plier aux règles du marché unique et de l'union politique.

En simplifiant la typologie de B.Bruneteau, on peut distinguer 3 postures au sein des pays d'Europe non membres de l'UE. Les candidats à l'adhésion - la plupart des PECO, plus Malte, Chypre et la Turquie, ces derniers ayant fait anciennement acte de candidature. Ceux que l'Europe n'intéresse pas - Serbie et Bosnie, ex RSS à l'exception des pays baltes, mais aussi Islande et Liechtenstein. Ceux qui ne veulent pas y entrer : Suisse et Norvège.

Du côté de l'UE, il y a aussi trois attitudes. L'acceptation d'un entrée rapide avec calendrier de négociations fixées (Chypre et Malte) ; l'acceptation d'une entrée à moyen terme, avec calendrier souple en fonction des conditions de démocratisation et d'amélioration de la situation économique (concerne la plupart des PECO) ; l'attentisme tempéré par des accords d'union douanière pour ne pas couper les ponts (Turquie).

Au total, il faut d'une part conclure à une dynamique globale qui pousse à la réalisation du vieux rêve briandiste de l'Europe des Trente (B.Bruneteau), mais il faut nuancer cette dynamique, puisque l'hétérogénéité des postures des acteurs de l'élargissement laisse entrevoir des négociations longues et difficiles. Les premières adhésions effectives ont eu lieu en mai 2004 (8 PECO étaient concernés).

3.3. Des forces centrifuges à transcender

3.3.1. L'euroscepticisme d'hier...

L'Europe n'a d'ailleurs pas que des partisans, et le phénomène d'euroscepticisme est ancien. La construction européenne est une idée sans popularité dans l'opinion. C'est vrai dans les pays extérieurs: les Britanniques sont beaucoup moins européens que les gouvernants et la Norvège, pressentie pour adhérer en même temps que le Danemark, l'Irlande et la GB, rejetera le traité par référendum. Mais c'est vrai aussi en France; quand Georges Pompidou organise en avril 1972 un référendum sur l'élargissement, le oui l'emporte avec ...32% des inscrits: un électeur sur 4 n'est pas allé voter. La grande idée de Jean Monnet, qui a été l'un des axes de réflexion et d'action politique des années 1950, est progressivement recouverte par l'indifférence.

Dans un article des années 1970, paru dans Charlie Hebdo, le journaliste Cavanna résumait à merveille le problème, par une formule lapidaire: "l'Europe, tout le monde s'en fout". Il expliquait que nul n'avait pris la peine de faire distribuer, dans les écoles ou les mairies, à disposition des citoyens, des brochures simples et claires expliquant de quoi il s'agissait. Vue d'en bas, la CEE apparaissait en effet comme une mince structure sans grand pouvoir, animée par les lointains "technocrates" de Bruxelles et de Strasbourg, traversée par des querelles qui semblent byzantines; nul doute à cet égard que les conflits des années 1960, rejouant sur de vieux fonds de nationalismes, n'aient contribué à cette désaffection. Les communistes européens, qui lancent à cette même époque l'eurocommunisme, ne se privent pas de faire remarquer que l'Europe est avant tout celle du capital. Cette critique souligne le retard social de la construction européenne, et les contradictions à cet égard de certaines de ces institutions, la PAC jouant par exemple en faveur des gros agriculteurs au détriment des petits.

3.3.2.... et d'aujourd'hui

30 ans après l'éditorial de Cavanna, l'euroscepticisme se porte toujours bien. Si l'on observe le budget de la Communauté, on peut à bon droit penser que malgré les promesses d'approfondissement du traité de Rome, l'Europe se réduit à la PAC: en 1990, elle absorbait les 2/3 des dépenses des 12, contre 8% au social... ; en 2004, la PAC représente encore 45% des 100 milliards d'euros du budget communautaire. Les structures de l'Europe demeurent complexes et floues pour le commun des mortels. Certains de ses aspects renforcent incontestablement le fédéralisme, comme les décisions de justice s'appliquant aux États membres, le projet d'unification monétaire et d'une Banque centrale indépendante, l'obligation faite aux partenaires de garantir des régimes démocratiques. Mais le principal organe de décision reste le Conseil des chefs d'État et de gouvernement. Bien plus, l'Europe ne parvient pas à satisfaire au vieux principe de Montesquieu de la séparation des pouvoirs. Le Parlement européen, longtemps organe consultatif, s'est vu octroyer à Maastricht un vrai pouvoir législatif, mais il doit le partager avec le Conseil, dont le rôle reste prépondérant en matière de politique extérieure. Enfin deux légitimités continuent de coexister non sans frictions, celle des experts - les « technocrates » européens, et celle des États-nations, dont la primauté du Conseil européen marque le poids persistant.. Ce sont les administrations nationales qui appliquent les directives européennes, avec plus ou moins de bonne volonté.

Cette complexité - confusion des pouvoirs et concurrence des légitimités, rend l'Europe opaque. Certes, Maastricht s'est attaché à définir une citoyenneté européenne, fondée sur la libre circulation et le libre séjour, les droits de vote et d'éligibilité aux municipales et au Parlement européen pour tous les ressortissants de VUE. Mais les débats sur la ratification de Maastricht montre que l'opinion est partagée. Il a fallu 15 mois de bataille parlementaire en GB pour obtenir la ratification, et le vote massif du Bundestag est en décalage par rapport à l'opinion allemande, fort inquiète du projet d'abandon du mark au profit de la monnaie unique. Le referendum danois de 1992 se solde par un non à 50,7%, le français par 51,04% de oui. Les Danois ont craint la dilution de leur modèle social-démocrate dans une Europe trop libérale, les Français ont été sensibles aux courants souverainistes, venus de droite comme de gauche, qui ont réactualisé les thèmes de rejet de la CED 40 ans plus tôt (disparition de l'indépendance française). Les taux d'abstention lors des consultations européennes reste d'ailleurs très élevé - de l'ordre de 35 à 40%.

3.3.3. La question serbe, révélatrice de l'impuissance européenne

Les suites de la désintégration du communisme en Europe orientale ont par ailleurs beaucoup nourri le débat sur l'UE. On assiste en effet au début des années 1990 à une rebalkanisation de l'Europe, avec la partition de la Tchécoslovaquie en deux États et surtout l'éclatement de la Yougoslavie. Dominique Lejeune souligne un « retour de l'histoire », à travers la résurgence des nationalismes, après un ellipse de 45 ans sous la chape communiste, et Eric Hobsbawn en note « l'absurdité sauvage et tragique », dont les événements de Yougoslavie fournissent le meilleur exemple.

La question serbe est intéressante à trois égards. Le conflit de 1992-1994 fait réapparaître, à travers l'ultranationalisme grand serbe, des pratiques que l'on pensait révolue en Europe depuis la disparition du nazisme : massacres de civils à grands échelle, déportations massives (3 millions de personnes), opérations de « purification ethnique », dont furent victimes les musulmans de Bosnie, car la guerre qui avait une dimension politique - refus par Belgrade de la sécession de la Bosnie, après celle de la Croatie, se doublait d'une dimension religieuse, le pays étant composé de 17% de catholiques, de 31% d'orthodoxes et de 44% de musulmans.

En second lieu, la question serbe réintroduit la guerre au coeur d'une Europe où tout conflit ouvert avait été paralysé pendant près de 50 ans par la Guerre froide, et qui plus est aux portes de l'UE.

Ce faisant, elle a obligé l'Union européenne à réagir, et a révélé le caractère largement fictif d'une politique extérieure commune. D'une part la France et la GB ont cherché, au nom de l'État-nation, à préserver l'unité de la Yougoslavie, alors que l'Allemagne, privilégiant la dimension ethnico-culturelle de celle-ci, a rapidement reconnu les indépendances de la Slovénie et de la Croatie. En second lieu, la Communauté, habituée à régler les conflits en son sein par la négociation pacifique, a été incapable de s'adapter à une logique de guerre que la faiblesse militaire de l'UEO ne lui permettait d'ailleurs pas d'assumer. La conséquence de cette impuissance a donc été en premier lieu le transfert du dossier à l'ONU, dont la force d'observation et d'interposition face aux violences s'est révélée très inefficace, puis à l'OTAN, avec une intervention militaire et diplomatique américaine qui a seule permis de régler la question bosniaque (accords de Dayton en 1995).

3.3.4. L'Europe, après la main tendue...

La question serbe a donc été un révélateur qui montre à quel point l'UE reste une pure virtualité militaire et stratégique. Mais elle a aussi donné du grain à moudre aux partisans de l'élargissement, rajeunissant la problématique initiale de la construction européenne comme élément de pacification.

La chute du communisme a fait sortir du champ de l'utopie la formule gaullienne sur « l'Europe de l'Atlantique à l'Oural ». Mais les problèmes posés au début des années 1990 sont considérables.

Le premier est celui de la réduction de l'hétérogénéité. La rupture politique s'est en effet accompagnée partout d'un délitement des économies socialistes, se traduisant par la disparition d'industries obsolètes incapables de résister à la concurrence des économies de marché, d'où une montée du chômage - plus de 20% des actifs souvent, et en parallèle une disparition des systèmes de sécurité sociale engloutis avec les régimes socialistes. Les phénomènes de paupérisation et de marginalisation ont pris presque partout une grande ampleur et favorisent, à partir de 1993, le retour des anciens communistes au pouvoir, parfois sous une étiquette social-démocrate interventionniste, parfois aussi dans une configuration national-populiste qui joue sur la misère pour attiser haines et xénophobies. L'UE doit donc tout à la fois, pour s'ouvrir, favoriser le redémarrage économique de ces pays, ce qu'elle a amorcé par la création de la BERD en 1990, et veiller à obtenir des garanties en termes de respect de la démocratie et de l'État de droit, puisque la politique des PECO représente souvent, pour paraphraser J.Julliard, « du vin nouveau dans de vieilles outres ».

L'autre question posée dès le début des années 1990 est celle de la viabilité de l'élargissement. Question culturelle : que faire de la candidature d'une puissance démographique musulmane, comme la Turquie, dans une Europe essentiellement judéo-chrétienne et laïcisée ? Question politique : l'Europe à 30 ou à 40 ne deviendra-telle pas proprement ingouvernable, et comment modifier les institutions européennes pour éviter cet écueil. C'est par rapport à cette question qu'émerge, avec le « papier Lamers » de 1994, l'idée d'un noyau dur européen, allant dans le sens d'une approfondissement de l'intégration des acteurs les plus anciens et les plus fédéralistes de l'Union. Cette option, garde-fou contre une paralysie générale de l'UE, est aussi une formule d'Europe à deux vitesses, qui dissocie, note B.Bruneteau, « l'Europe puissance » et « l'Europe espace ». Des questions qui sont toujours d'actualité.

Conclusion

Le double rejet français et néerlandais du Traité constitutionnel européen rédigé par la convention présidée par Valéry Giscard d'Estaing montre que l'on est encore loin des Etats-Unis d'Europe rêvés par Mazzini et Victor Hugo au milieu du XIXè siècle. L'événement a suscité des analyses multiples et divergentes. Certaines insistent sur l'incapacité des peuples à penser l'Europe, et leur propension à voter uniquement en fonction de leurs mécontentements à l'échelle nationale. Le non serait alors le signe de réactions populistes, un signe de méfiance des classes populaires et moyennes à l'égard d'élites pro-européennes. Il pourrait être aussi un refus différé de l'entrée des PECO dans l'UE, par crainte d'un surcoût pour les pays les plus développés et d'un accroissement des pressions sur le marché de l'emploi (le syndrome du plombier polonais). D'autres analyses soulignent l'ancrage économique très libéral du texte - mais la CEE/UE a toujours été avant tout un pacte d'économie libérale, ses arbitrages en faveur du modèle allemand d'économie sociale de marché au détriment de l'État-Providence toujours perçu comme une garantie supérieure d'équité. D'autres posent la question d'un texte sans transparence démocratique, parce que démesurément long, complexe et abscons, et dont l'appropriation intellectuelle semble impossible pour le citoyen lambda.

Le fait que toutes ces analyses détiennent une part de vérité souligne la complexité du problème. Si l'euroscepticisme se porte si bien, c'est parce que le projet européen manque de transparence civique. À terme, la massification des études supérieures et la multiplication des séjours longs des étudiants d'aujourd'hui, qui sont les décideurs de demain, dans d'autres pays de l'UE que leur pays d'origine, est sans doute, en étant raisonnablement optimiste, l'une des clés du problème. L'Europe a besoin que ses peuples se pensent d'abord comme Européens.

Posté par Totoye à 10:00 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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